Parler aux aînés, ça s’apprend

Il ne faut pas sous-estimer l’importance du dialogue. Parler aux aînés, ça s’apprend, et ça peut aider à lutter contre l’isolement.

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Isolement des ainés: Stéphanie Verge rencontre chaque semaine Raoul Gagnon, chez lui, à Montréal.Photo de Maude Chauvin
Stéphanie Verge rencontre chaque semaine Raoul Gagnon, chez lui, à Montréal.

L’isolement des aînés

Je crois bien que les personnes âgées m’apprécient. Je parle volontiers, je sais écouter, je suis aussi à l’aise devant une tasse de thé que devant un verre moins sobre. Je ne les déteste pas non plus, ce qui tombe bien car la moyenne d’âge des membres de ma famille, à l’exception des conjoints et de la fratrie, est d’environ 80 ans.

Parce que je vis dans une autre province que mes proches parents plus âgés, nos rapports prennent la voie de la conversation plus que celle des soins. Et c’est ce même type de relation que j’ai établi avec Raoul Gagnon, 89 ans, un ami rencontré grâce aux Petits Frères, un organisme de Montréal qui se bat contre l’isolement des aînés. Depuis cinq ans, nous passons l’essentiel de nos rencontres hebdomadaires à papoter dans la cuisine de son appartement situé dans un immeuble sans ascenseur. S’il est vrai que, avec Raoul Gagnon comme avec ma famille, j’arrive à parler d’à peu près tout – de voyages, de politique ou de souvenirs d’enfance –, il m’arrive de me demander si je leur suis vraiment utile.

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Une carence en vitamine B12 est plus répandue chez les personnes âgées.iStock/gpointstudio

Arrivent-ils à tirer de nos conversations ce dont ils ont besoin?

Le temps semble venu, en tout cas, d’établir une véritable communication avec nos personnes âgées. Selon Statistique Canada, les Canadiens de plus de 65 ans représenteront d’ici 10 ans près du quart de la population du pays. Voici quelques conseils pour s’assurer qu’aujourd’hui comme demain tout le monde contribue au meilleur des échanges intergénérationnels.

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MusiqueShutterstock

À bas les stéréotypes

Nous tirons souvent sur l’apparence des gens de grandes conclusions sur leur nature – et l’âge est un trait particulièrement visible. C’est une erreur que déplore Verena Menec, professeure au département des sciences de la santé communautaire, à l’Université du Manitoba. «Ce n’est pas parce qu’on est âgé qu’on ignore ce qui se passe dans le monde ou qu’on souffre de démence ou d’une ouïe défaillante», insiste-t-elle.

Si une personne âgée ne répond pas à une question ou ne réagit pas à un commentaire, c’est peut-être par simple inattention. À trop présumer que la réaction dépend de son âge, on risque de se mettre à «parler vieux», comme dit Verena Menec: très fort et très lentement, jusqu’à l’infantilisation. Cette façon exagérée et condescendante de s’adresser aux aînés va vite les irriter.

Ces stéréotypes relèvent de l’âgisme, dénonce Verena Menec. Plutôt que de généraliser, concentrez-vous sur la personne qui est devant vous. Observez-la. Tout le monde n’a pas envie de s’exprimer – il y en a qui préfèrent rester tranquillement assis.

N’oubliez pas enfin que la fragilité physique n’affecte en rien l’intérêt qu’on peut porter par exemple aux nouvelles technologies ou le désir de parler d’actualité. Commencez par aborder les personnes âgées comme vous le feriez pour les plus jeunes, puis, s’il le faut, adaptez-vous.

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L'ambulancier reçoit parfois des appels de personnes seules. Kristo-Gothard Hunor/Shutterstock

Prendre le temps

Bien qu’elle mette en garde contre cette façon de voir les choses en termes de jeunes et de vieux, Verena Menec n’ignore pas que les premiers ont tendance à jargonner et à s’exprimer de manière précipitée. «Je dois souvent rappeler à mes propres assistants de recherche de se calmer et de reprendre leur souffle, raconte-t-elle. Avec l’âge, parler se fait à une cadence plus lente. Laissez un temps de silence après votre intervention; cela donne la chance à vos interlocuteurs âgés de rassembler leurs idées.»

Une conversation est un échange, confirme la Dre Yael Goldberg, neuro­psychologue et psychologue clinicienne au Baycrest Health Sciences à Toronto, un centre considéré comme un leader mondial en gériatrie et en santé du cerveau. Témoin fréquent du dialogue intergénérationnel, la Dre Goldberg y participe aussi. «La clé, c’est d’être un bon interlocuteur, résu­me-t-elle. Prenez le temps d’établir un contact visuel et assurez-vous, deux fois plutôt qu’une, d’avoir capté l’attention avant de vous mettre à parler.»

Même s’il ne faut pas généraliser, le vieillissement s’accompagne souvent d’une perte auditive. Pour éviter de mal se comprendre, il vaut donc mieux éviter d’être distrait par la télévision ou la radio, ou par le bruit ambiant dans un endroit public. Une personne atteinte de déficience auditive aura du mal à suivre une conversation à plusieurs dans un endroit bruyant. Si vous avez envie de bavarder, Verena Menec conseille de choisir un endroit tranquille ou d’organiser les rencontres dans une ambiance plus feutrée.

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Aliénation parentale – récit de Lucien, 80 ans, grand-père maternelMonkey Business Images/Shutterstock

Tenez compte de leurs intérêts et de leurs forces

Quand 50 ans séparent les interlocuteurs, on a tendance à penser que toute communication est impossible. Voilà un préjugé dont il faut se débarrasser. «Ce qui compte, c’est l’individu, affirme la Dre Goldberg. Rappelez-vous que vous êtes en face d’un être humain et cherchez une façon d’entrer en relation avec lui. L’un des meilleurs moyens d’y arriver, c’est de parler de ce qui l’intéresse, de ses loisirs.»

Sachez aussi tirer profit de la richesse des personnes âgées et de ce qu’elles peuvent vous apporter, poursuit-elle. «Elles ont une plus grande expérience de la vie que nous.» Les membres de ma famille m’en donnent la preuve. Ils ont connu la Grande Dépression et la guerre, vécu des maladies graves et des deuils, traversé des hauts et des bas professionnels. Je peux presque aborder tous les sujets avec eux – récemment, nous avons parlé des conflits de travail, de travaux de rénovation et de planification financière. Je ne suis pas toujours leurs conseils, mais je me fie souvent à leur jugement.

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Le rhume peut entrainer des complications chez les personnes âgées et les enfants. Pixel-Shot/Shutterstock

Des échanges primordiaux

Pour la Dre Goldberg, ces échanges substantiels sont précieux pour la personne âgée. «Ces moments lui permettent de retrouver un sentiment d’appartenance et de maîtrise de soi qu’elle éprouvait dans sa vie active», ajoute-t-elle.

En 2018, l’étude longitudinale canadienne sur le vieillissement – enquête qui suit pendant au moins 20 ans 50 000 personnes âgées de 45 à 85 ans – a publié son premier rapport. Une de ses principales conclusions est qu’il y a une corrélation entre la solitude et la dépression dans cette population. La socialisation, qu’elle passe par l’échange de banalités ou par des conversations plus soutenues, peut certainement contrer ce phénomène.

Ce serait déjà là une bonne raison de créer des liens avec les personnes âgées qui nous entourent et même de tendre la main à d’autres qui nous sont moins proches. Mais dans mon cas, ce n’est pas la seule raison. En voyant vieillir les membres de ma famille et Raoul Gagnon, j’ai pris conscience de ce que leur fréquentation m’apporte, de cette autre vision des choses qu’ils me donnent. J’ai de la chance de pouvoir vivre avec eux ces moments de partage et d’intimité.

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Contenu original Selection du Reader’s Digest