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Père à tout prix

Pour réaliser son rêve d’avoir un enfant, le designer montréalais Mario Januario, homosexuel et célibataire, a recours à une mère porteuse, un don d’ovules et une clinique de fertilisation in vitro.

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Père à tout prix

Plusieurs causes sociales qui ont animé le Québec ces dernières années ont été portées par des célébrités, qu’on pense à la croisade de Julie Snyder pour les parents infertiles ou à celle de Jasmin Roy contre l’intimidation.

Ce printemps, c’est Joël Legendre qui a soulevé le débat au sujet du recours des homosexuels à une mère porteuse pour la fécondation in vitro.

Dans l’ombre de cette appropriation par une vedette du petit écran d’un enjeu sociétal se trouvent quantité de citoyens, qui, loin des projecteurs, vivent les mêmes aspirations, deuils, obstacles et luttes. C’est le cas du réputé designer Mario Januario. Homosexuel célibataire, il a pu réaliser, grâce à la procréation assistée et au don d’ovule, son plus grand rêve : être papa. Voici son histoire :

J’ai toujours voulu des enfants. Malgré mon orientation sexuelle, je ne me suis jamais créé de barrières en me disant que je ne pouvais pas être père. Évidemment, aux yeux des autres, c’était différent. Je me souviens quand j’avais annoncé à mes parents que j’étais gai, leur première réaction a été de dire « mon Dieu, on ne sera jamais grands-parents ». Mais moi, ça ne m’a jamais arrêté.

Si je raconte mon histoire, c’est pour démontrer que, quand ce désir d’avoir un enfant t’habite, peu importe ton orientation sexuelle ou même tes problèmes de fertilité, tu peux y arriver. J’espère éveiller les consciences à la réalité de ces gens qui chérissent ce rêve d’être père. Ce n’est pas parce que tu es gai que tu deviens pédophile. Ce n’est pas parce que tu es homosexuel que tu es incapable de donner de l’amour à un enfant.

Je suis conscient que ma démarche, peu commune, puisse ébranler les convictions et susciter des jugements, car trois personnes sont impliquées dans mon aventure parentale : une donneuse d’ovules, une mère porteuse et moi.

J’aurais bien sûr voulu concrétiser mon projet en couple. J’ai eu de longues relations et on parlait sérieusement d’avoir un enfant. Malheureusement, ces liaisons n’ont pas fonctionné.
À 41 ans, un peu comme une femme qui écoute son horloge biologique plus elle avance en âge, je me suis dit que j’allais arrêter d’attendre mon prince charmant. Professionnellement, j’avais réussi à me bâtir une solide clientèle de prestige à titre de designer. J’étais donc fin prêt à me lancer dans le projet le plus personnel et rêvé de ma vie, être père. Il y a près de deux ans, j’ai commencé sérieusement des démarches, en célibataire.

J’ai d’abord suivi des formations expliquant la procédure pour l’adoption au Québec et à l’international. Honnêtement, c’était décourageant. L’adoption est difficile et compliquée, et encore plus pour les homosexuels. Déjà à l’international, l’ouverture des pays aux parents gais est très limité voir nulle, à moins de se prétendre célibataire hétérosexuel lors de l’évaluation psychosociale et encore là, il n’y a rien de gagné.

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Au Québec, l’adoption est désormais ouverte aux couples homosexuels.

On passe soit par la banque régulière, qui implique plusieurs années d’attente, soit par la banque mixte, qui comprend les enfants retirés à leurs parents par le Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ).

Si les délais sont moins longs pour cette deuxième option, il faut savoir qu’on assure d’abord un rôle de famille d’accueil pendant quelques années avant de pouvoir prétendre à l’adoption.

Mais surtout, lors des formations, on nous présentait les pires scénarios. « Ce sont des enfants qui vont toujours avoir un sentiment d’abandon… Beaucoup de cas lourds… » J’étais assis là, seul célibataire entouré de couple, et je me disais : « Je veux un enfant, mais à quel point ? Déjà que ce n’est pas évident d’être parent seul, est-ce que, en toute conscience, je veux un petit malade, physiquement ou psychologiquement ? » Cela me décourageait de penser que j’allais être seul pour gérer cela. J’ai compris que je n’étais peut-être pas prêt.

Par-dessus tout, ce que je voulais, c’était d’avoir un enfant de moi. Mais comment ? Je savais qu’il était possible d’avoir recours à une mère porteuse en certains endroits aux États-Unis. J’ignorais à l’époque que cela pouvait se faire au Canada, sachant qu’au Québec les contrats avec les mères porteuses ne sont pas reconnus légalement. Mais le problème en passant par les États-Unis, au-delà des coûts, c’était la distance, surtout qu’il fallait envisager d’y rester quelques semaines après la naissance de l’enfant, le temps que tous les papiers soient en ordre. Même si travailler à mon compte m’offrait une certaine flexibilité, c’était difficilement envisageable, et cela m’a fait peur.

J’ai aussi sondé mon entourage : y avait-il parmi mes amies et connaissances quelqu’une qui voudrait porter mon enfant ? C’est une question très délicate. Il y a bien des femmes qui disent vouloir t’aider. Puis, elles ne savent plus, veulent en reparler avec leur conjoint… Toute cette hésitation crée des délais et de l’insécurité. Et cette amie, sera-t-elle prête à te le donner à la naissance après l’avoir porté pendant neuf mois ? Va-t-elle vouloir s’impliquer ? Je ne dis pas que personne n’a voulu, mais j’ai décidé de me tourner vers une inconnue. Cela me paraissait plus facile, surtout pour éviter le déchirement. Et honnêtement, ce n’est pas ce que je cherchais. Si j’avais un enfant, sans que cela soit un projet de couple, je le voulais pour moi tout seul.

Voilà qu’en janvier 2013 un ami me parle d’une de ses connaissances qui a eu recours à une mère porteuse en Ontario. Il m’a conseillé plusieurs ressources, dont la Coalition des familles homoparentales. J’ai ensuite assisté à l’une de leurs conférences où on expliquait la démarche. J’étais principalement entouré de femmes, pour qui, précisons-le, c’est beaucoup plus facile, car elles ont accès à la procréation assistée au Québec, qu’elles soient seules, hétéro ou lesbiennes. J’ai compris que mon rêve pourrait se concrétiser en Ontario où la gestation par autrui est légale et encadrée. C’était formidable ! J’étais vraiment emballé. Avoir su, mon Dieu, je l’aurais fait il y a cinq ans !Je suis rentré chez moi enchanté et je n’ai pas tardé pour magasiner les agences de procréation assistée.

J’ai aussi fait plusieurs recherches, incluant sur les sites de soutien pour les mères porteuses, c’est ainsi que je suis tombé sur Tina. Je l’ai trouvée de façon indépendante, donc sans l’aide d’aucune agence, ce qui est très rare, parce que cela représente quand même un risque. Cela me rassurait de savoir que je commencerais à payer ses dépenses – car la loi stipule que les mères porteuses ne peuvent pas être rémunérées – qu’une fois tombée enceinte. J’ai vraiment « cliqué » avec Tina. Cette chauffeuse de taxi de Grand Sudbury célibataire allait agir pour la première fois comme mère porteuse, et elle spécifiait que son désir était d’aider des gars homosexuels célibataires ou en couple. Son intention m’a touché.

Tina était aussi rassurée par le fait que moi aussi j’étais seul, parce que parfois une troisième personne dans le processus occasionne des frictions. Nous étions tous les deux dans une situation formidable et peu commune. Elle aussi avait ses propres réticences, car elle craignait d’avoir à garder le bébé. On imagine bien des mères porteuses qui décideraient de garder l’enfant, mais moins des parents qui pourraient changer d’idée avant la naissance. C’est un couteau à double tranchant, une crainte vécue par les deux parties. Mais nos multiples discussions nous ont permis de développer une belle confiance mutuelle.

J’avais donc déniché ma mère porteuse. Il fallait maintenant trouver une donneuse d’ovules. Cela s’est avéré plus compliqué. Tina s’était offerte. Je n’étais pas contre. Je dois dire que cela me rassurait de savoir qu’elle avait donné son deuxième enfant en adoption à un couple gai, avec qui elle maintenait toujours un contact très cordial. Cela me prouvait qu’elle avait déjà été capable de se détacher, même si c’est difficile.

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Mais quant à faire toute cette démarche, je voulais avoir la possibilité de concevoir un enfant qui, génétiquement, me ressemble.

C’était important pour moi. Je suis un brunet d’origine portugaise, j’ai quand même une petite ossature et fait cinq pieds huit pouces, je ne cherchais donc pas une Suédoise de six pieds aux yeux bleus et aux cheveux blonds.

Et Tina est une grande femme assez costaude de descendance autochtone. De toute façon, j’avais toujours certaines inquiétudes au sujet de Tina et je me disais que si biologiquement elle n’était pas la mère, elle ne développerait pas le même attachement ou le même lien. C’est bien beau d’avoir une belle communication, mais tu baignes toujours dans l’inconnu. Tu ne sais pas comment elle pense, ce qu’elle pourrait décider par la suite. Mais j’avoue que je la sentais bien. J’ai eu une belle chimie avec elle. On se parlait au téléphone. On s’échangeait des messages Facebook. Elle avait une belle âme, une belle personnalité. Je sentais que son intention était vraiment d’aider et que ce n’était pas qu’une question d’argent. Mais n’empêche, je me protégeais. C’est pourquoi j’ai finalement décidé de procéder par don d’ovules. Encore là, j’ai sondé certaines femmes de mon entourage, pour finalement opter pour le recours à une agence de procréation assistée, Little Miracles, à Guelph, en Ontario.

La procédure pour trouver sa donneuse d’ovules est quand même spéciale : on te fournit des codes d’accès à un catalogue de donneuses. Psychologiquement, c’est bizarre. Tu es là à regarder des femmes, à scruter leurs traits et leur profil. Les informations y sont assez explicites. On y trouve non seulement des photos, des traits de caractère, ce qu’elles aiment ou pas, leurs forces en art ou en science par exemple, mais aussi tous les antécédents médicaux. Quelle étrange expérience.

Je cherchais une certaine chimie, un peu comme quand tu rencontres quelqu’un, parce qu’après tout cet enfant aura les traits de sa maman biologique. Finalement, j’en avais sélectionné une et pouf ! Elle était déjà prise. Et une autre, qu’on avait oublié de retirer du registre. C’était vraiment frustrant, jusqu’au jour où j’ai contacté la propriétaire de la clinique. Quand elle a su ce que je cherchais, elle me dit : « Mario, j’en ai une pour toi ! » Et effectivement, j’étais emballé. Elle était prête pour commencer les démarches liées à l’in vitro, mais seulement au mois d’octobre. Il faut savoir que ces agences ne traitent pas ces femmes comme des machines de production et veillent au respect d’un certain délai entre les interventions.

Tout devient alors comme une course, un marathon, parce que tu ne veux pas perdre ta mère porteuse. Il faut que ça bouge. Et Tina ne voulait pas attendre, car elle voulait retourner aux études en travail social en septembre ; le meilleur moment pour elle pour tomber enceinte serait l’été.

Comme j’avais établi une belle chimie avec Tina, je me suis résolu à composer avec ses disponibilités. Nous avions bâti un lien et une confiance. Je ne voyais pas pourquoi j’allais me tourner vers une autre mère porteuse.

Je recontacte donc l’agence, et explique mes échéances. La propriétaire, elle-même ancienne mère porteuse et donneuse d’ovules, s’est montrée très compréhensive. Je sentais un profond respect pour ces femmes. On me propose donc une autre donneuse, qui serait prête en mai. Elle l’avait déjà fait une fois, et tout s’était bien déroulé. Tout sur son profil fonctionnait très bien ! C’était une très belle fille, professionnelle, occidentale, avec de jolis traits et des yeux noisette. Le seul hic était qu’elle résidait dans l’Ouest canadien, ce qui impliquait des frais additionnels, non seulement pour le don d’ovules, mais le transport, les frais d’hôtel, etc. Bref, je me suis dit : « Rendu là, c’est formidable, le synchronisme est parfait, on y va ! » J’en fais part à Tina qui était folle de joie. Tout était réglé, j’avais tout mon monde pour commencer le processus.

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La fertilisation
J’ai opté pour une clinique de fertilisation torontoise très professionnelle, ReproMed.

D’ailleurs, la donneuse d’ovules avait déjà fait son intervention à cette clinique, ce qui m’a rassuré.

J’ai alors dû faire face à l’aspect le plus dérangeant du processus, le contrat avec Tina. Cette partie est assez lourde parce qu’il faut que les deux parties s’entendent, la mère porteuse et moi-même. Et cette étape a évidemment créé certains froids avec Tina. On a connu des frictions et des désaccords, notamment concernant les montants et le nombre de mes présences aux rendez-vous, car compte tenu de la distance, il était irréaliste que j’assiste à toutes les rencontres de routine. À un point, j’étais tellement découragé que je pensais tout arrêter, même si j’avais déjà fait des dépôts. Je lui ai même lancé que si ce n’était pas elle, ce serait une autre. J’ai été un peu dur, mais il fallait que j’agisse comme en affaires, car c’est d’un contrat qu’il était question. Ce n’était pas par méchanceté, mais je suis un homme d’affaires qui fonctionne beaucoup sur parole, j’ai donc réagi assez froidement en voyant des changements sur le contrat. Finalement, on s’est entendu et le contrat a été signé.

Entre-temps, j’ai rencontré Tina en personne pour la première fois, en mai 2013, avec un travailleur social désigné par la ReproMed. Avoir un contrat c’est une chose, mais la clinique voulait s’assurer de notre santé psychologique. À cette première rencontre, nous étions tous les deux un peu timide. Tant nos évaluations individuelles que communes ont été concluantes. C’était très encourageant.

Fin juin, nous étions donc prêts pour débuter le processus de la synchronisation des cycles entre la mère porteuse et la donneuse d’ovules. Je n’ai évidemment pas rencontré la donneuse, et ne le pourrai jamais, car il s’agit d’un don anonyme. Mais j’ai quand même des photos d’elle qu’éventuellement je pourrai partager avec ma fille quand elle m’en fera la demande. C’était l’une des nombreuses recommandations de la travailleuse sociale et je suis très à l’aise avec cela.

Le 2 août, on a pu prélever 26 ovules de la donneuse, dont 16 ont été jugés viables. L’un d’eux nous a permis de réaliser la première fécondation in vitro. Voilà ! C’était fait ! Et alors, commence l’attente. Tina tomberait-elle enceinte ? Elle voulait tellement que cela fonctionne ! Je ne touchais plus terre, jusqu’au fatidique coup de fil de Tina.
« Mario, je sors du rendez-vous pour les analyses sanguines. L’intervention n’a pas fonctionné, c’est négatif, me soupira Tina, en pleurs.

- Ce n’est pas grave Tina, on se reprendra. On ne perd pas espoir.
- Mais qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
- Si tu te sens prête, on fait un autre essai aussitôt que le médecin nous en donne l’autorisation. Es-tu à l’aise avec l’idée de se réessayer immédiatement ?
- Parfait ! » s’est-elle exclamé, comme soulagée.

Nous revoilà donc dans l’attente de la prochaine synchronisation. Il n’était pas question qu’on arrête tout maintenant. En même temps, il y avait beaucoup de découragement. Je crois même que Tina était plus déçue que moi. J’étais peiné, mais je me disais qu’il ne fallait pas lâcher, même si les discussions avec mon entourage qui était passé par là ont fait germer toutes sortes d’inquiétudes. Au point où j’essayais de me convaincre que si ça ne fonctionnait pas, peut-être que ce n’était pas pour moi. Mais honnêtement, je me sentais mal pour Tina. Je dois avouer qu’au début je n’étais pas si conscient de tout ce qu’elle allait traverser. C’est à partir de cette première tentative que finalement j’ai éprouvé davantage d’empathie pour elle, que j’ai vraiment compris tout ce qu’elle faisait pour moi.

J’avais été un peu dur avec elle lors de la négociation du contrat. Mais notre lien était devenu tout autre qu’une relation d’affaires, de l’amitié. Tina m’expliquait tout le processus, car je voulais comprendre ce qui se passait. Je me suis alors rendu compte de sa force et de son engagement, car la prise de médicaments et les injections, un traitement pénible et douloureux, allait être étalonnée. Savoir qu’elle faisait cela pour moi, alors qu’elle n’était pas ma conjointe, c’était incroyable. À partir de là, tout est devenu plus concret.

La deuxième intervention s’est finalement déroulée le 10 septembre. Cette fois, j’avais autorisé le médecin à transférer deux embryons. Il était donc possible d’avoir des jumeaux ! Malgré mon stress intense à y penser, je m’étais préparé à cette idée.

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Après neuf jours, on a vu notre ligne ! Tina avait obtenu un résultat positif à son test d’urine, qu’elle a pris en photo et m’a envoyé par SMS. J’étais sous le choc ! Je l’ai appelée immédiatement.
« Tina, ce n’est pas vrai ? Tu es enceinte !

- Oui !, parvint-elle à articuler, la voix brisée par l’émotion.
- Je ne peux pas y croire ! Mais attendons les tests sanguins au 14e jour, dis-je, encore chagriné par la première intervention qui n’avait pas fonctionné.
- Je t’avoue que j’ai fait un test il y a deux jours, et c’était aussi positif ! C’est donc constant !
- Je ne peux pas y croire… c’est réussi ! » dis-je en pleurs.

La grossesse
L’enthousiasme de Tina me rassurait, parce que, pour moi, c’était un peu surréel. C’est bizarre à dire, mais je n’avais pas saisi que mon rêve pouvait se réaliser. En même temps, j’étais détaché, je ne voulais pas trop m’impliquer émotionnellement parce que j’avais un peu peur de la défaite. L’échec du premier in vitro m’avait affecté. Je voulais me protéger.
Et à partir de là, il fallait encore patienter. On sait bien que les trois premiers mois sont critiques. Et comme dans tout ce que j’entreprends, j’essayais d’appréhender les choses un jour à la fois. Les premiers tests, en octobre, nous ont appris qu’un seul embryon s’était implanté. J’ai évidemment vécu une déception, parce que je m’étais mis en tête que j’allais avoir deux bébés. Mais voilà, par bonheur, j’attendais un enfant !

Nous avons entendu notre premier battement de cœur, puis vécu une première échographie, le 18 décembre, au quatrième mois de grossesse. J’étais ému de revoir Tina, que je n’avais pas vue en personne depuis mai. On n’a pas pu savoir le sexe du bébé, mais à l’approche des Fêtes, c’était le plus beau cadeau que je pouvais espérer, savoir que près de quatre mois étaient passés et que tout allait bien. On n’avait qu’à souhaiter que tout se déroule bien les cinq prochains mois.

Le moment le plus intense que j’ai vécu en cours de grossesse, c’est à la deuxième échographie, le 24 janvier. Je ne connaissais toujours pas le sexe de l’enfant. Le médecin et Tina étaient convaincus que c’était un garçon. Je m’étais un peu fait à l’idée que j’aurais un garçon. Je partais en voyage d’affaires à Paris et je ne pouvais malheureusement pas accompagner Tina à son rendez-vous. L’échographie avait lieu à 19 h 30 et mon vol partait à 19 h 45, j’avais donc un jeu de 15 minutes pour apprendre la grande nouvelle. Dans l’avion, je relevais frénétiquement mes courriels sur mon téléphone, que l’agent de bord me sommait de fermer. Malheureusement, c’est seulement le lendemain en arrivant à Paris que j’ai appris, à ma grande surprise, que j’attendais une fille ! J’avais toujours voulu avoir une fille ! Je l’ai alors prénommée Alicia.

Deux jours plus tard, Tina s’est rendue d’urgence à l’hôpital. « Mario, j’ai une mauvaise nouvelle. J’ai des calculs biliaires », m’annonça-t-elle au téléphone, s’empressant d’ajouter que cela peut arriver durant les grossesses et que ce genre de pierres ne représentent pas un danger pour l’enfant, mais pour la femme enceinte. Au bout du fil, j’étais vraiment stressé et surtout, inquiet pour elle.

« Comment te sens-tu ? Que pouvons-nous faire ?, demandais-je, l’estomac noué. Puis, elle m’expliqua que la façon d’y remédier était de suivre un régime strict. Je me suis alors empressé de faire des recherches à ce sujet. C’est la plus grande inquiétude que j’ai eue pendant la grossesse, d’autant plus que cela faisait courir le risque d’avoir un enfant prématuré.

La naissance
Franchement, j’ai développé une relation très spéciale avec cette femme. Plus les choses évoluaient, plus je songeais à quel point ce qu’elle faisait pour moi était formidable. On était en contact constant. Elle partageait ce qu’elle ressentait, le déroulement de sa grossesse et de ses rendez-vous. Et elle tenait à prendre le pouls de mes sentiments. Je crois que cela la rassurait de sentir mon intérêt. Je me suis assuré d’être très présent malgré les distances. Heureusement, tout s’est bien passé pour Tina, et Alicia est née à la date prévue, le 27 mai, à 39 semaines.

La naissance de ma fille fut le plus beau cadeau que je pouvais imaginer. J’en ai les larmes aux yeux juste à y repenser. J’étais présent lors de la césarienne. J’étais aux côtés de Tina, à lui tenir l’épaule, à lui parler et la rassurer. Je la fixais et je n’arrêtais pas de lui dire que je ne pouvais pas croire ce qu’elle était en train de faire. Je me disais : « Waouh ! Cette femme a porté l’enfant que je vais emmener avec moi. » C’était un sentiment indescriptible. J’étais encore plus ému et bouleversé que j’aurais pu l’imaginer. Je ne savais pas comment la remercier.

La médecin m’a permis de m’approcher pour voir ma fille naître. Alors j’ai pu voir la tête d’Alicia sortir du ventre de Tina, et c’était le plus beau jour de ma vie. Je ne savais pas comment agir. J’en tremblais, je ne tenais pas sur mes jambes. Je voyais mon enfant naître, toute belle, les yeux grands ouverts ! Elle était déjà très alerte quand la médecin a touché ses petits pieds. C’était formidable ! Je regardais Tina et je ne cessais de lui répéter : « Je ne sais pas comment te remercier ! »

Alicia et moi sommes restés deux nuits à l’hôpital, avant de rentrer à la maison, dans notre nid douillet au sommet d’une tour du centre-ville de Montréal. La marraine d’Alicia était présente avec nous à l’hôpital et je lui ai bien sûr présenté Tina. Celle-ci était dans une autre chambre, mais venait nous visiter régulièrement. Je n’avais vraiment aucune objection. J’avais développé une grande confiance en elle. Quand je lui ai demandé comment elle a apprécié son expérience, elle m’a confirmé qu’elle avait vécu beaucoup d’inattendus. C’était du nouveau et de l’inconnu pour tous les deux.

« Je ne pourrai jamais assez te remercier, répétais-je sans cesse à Tina.
- Mario, je suis si contente de voir ton ravissement. Tu chérissais tellement ce grand désir, cela me fait du bien de constater que, grâce à moi, tu es un papa comblé et heureux, réitérait-elle. Voir ton bonheur me rend heureuse. Je le referais, avec toi. »

Vous savez, Tina fait partie de la vie de ma fille. Au départ, lors de la rencontre avec la travailleuse sociale, celle-ci nous avait interrogés sur la suite des choses. J’avais alors affirmé que c’était important pour moi que mon enfant soit au fait de la démarche, des personnes impliquées. Et Tina semblait dire, « on verra ». Puis, après l’accouchement, je lui ai dit qu’elle faisait partie de la vie de ma fille. Elle m’a par la suite écrit un mot, me disant qu’elle aimerait garder le contact avec nous. J’ai accepté, évidemment.

Honnêtement, avec le recul, je ne suis pas certain que les choses se seraient aussi bien déroulées avec une amie. Il y a tellement d’émotions qui entrent en jeu, et en même temps, il faut demeurer un peu distant, même s’il s’agit d’une femme qui porte ton enfant pendant neuf mois ! Je crois surtout que ç’aurait été une mauvaise idée de le faire au Québec, où rien ne m’aurait protégé. C’est bien beau qu’on essaie d’ouvrir des portes au niveau médical, de permettre l’accès à la procréation assistée aux homosexuels, mais ce n’est pas ça qu’on devrait régler en priorité, mais bien l’aspect légal. Actuellement au Québec, seul le traitement de la femme (qu’elle soit seule, en couple, hétéro ou lesbienne) est couvert par le programme de procréation assistée remboursé par la Régie de l’assurance maladie du Québec.

Et comme les contrats faits avec des mères porteuses ne sont pas reconnus par notre juridiction provinciale, la femme devient donc automatiquement un parent biologique. Donc tu as beau faire confiance à ton amie, si elle décide de garder l’enfant, tu n’as aucun recours juridique pour contester. En Ontario, en revanche, si un contrat est signé, une femme qui accouche d’un enfant n’est pas nécessairement reconnue comme la mère légitime. Je me dis que nous payons quand même des impôts et des taxes, et nous aspirons aux mêmes droits. Que vient faire l’orientation sexuelle là-dedans ? Pourquoi un ou deux hommes en couple ne peuvent-ils pas se prévaloir automatiquement du même droit d’être reconnus légalement comme uniques parents légitimes ?

Cela dit, il est important de préciser que la RAMQ ne défraie pas l’ensemble du processus (frais d’avocats, d’agence de procréation assistée, dépenses liées à la grossesse de la mère porteuse, etc.) dont le prix dépasse facilement les 60 000 dollars par enfant même si on réduit au minimum les services intermédiaires de l’agence, comme dans mon cas, mais bien que les frais directement liés aux activités médicales nécessaires à la fécondation in vitro, soit 4 750 dollars. Quant aux coûts des médicaments, qui peuvent atteindre quelque 5 700 dollars dans le cas d’une ou de plusieurs tentatives de fécondation in vitro, ils sont couverts par le régime public d’assurance médicaments.

J’ai entendu les jugements qui ont afflué sur toutes les tribunes après la sortie de Joël Legendre. Tant pis pour eux. À un moment donné, il faut savoir filtrer. Et j’ai eu la chance de ne pas m’être senti jugé du tout par mon entourage, tant par ma famille, que mes amis, ou même mes clients.

Certains clament qu’il s’agit d’exploitation de la mère porteuse. Quand je considère ma relation avec Tina, cela me dépasse ! Comme si je l’avais forcée, alors qu’on a eu une si belle complicité. Cette relation ressemble à un amour d’une certaine façon. Cette femme-là s’est inscrite dans un regroupement de mères porteuses en exprimant clairement que son intérêt était d’aider un parent ou un couple homosexuel qui ne pouvait pas avoir d’enfant. Elle voulait faire le bien. Et quand il y a consentement et conscientisation, où va-t-on chercher cette idée d’exploitation ? Le pire, certains pensent que ce sont des femmes faibles ou démunies. Je n’ai jamais eu ce sentiment. De loin, au contraire. Jamais je n’aurais choisi une femme démunie ou en manque criant d’argent ! Tu veux un enfant, mais tu n’es pas désespéré à ce point. Cette femme-là fera partie de ta vie, et de celle de ton enfant, donc tu souhaites qu’elle ait un bon jugement.

Je suis tellement heureux que l’Ontario m’ait ouvert la porte et que j’aie pu avoir ma belle petite Alicia sans problème. Tout s’est fait en douceur, c’est formidable. Mais j’aimerais bien que le Québec évolue, pour les autres. Je suis fier de ce que j’ai fait. Il y aura toujours des jugements et des préjugés face à ma démarche, je n’ai aucun problème avec cela. Que puis-je y faire ? Je me souviens, quand j’ai rencontré la travailleuse sociale en début de processus, elle m’avait dit : « c’est un enfant tellement désiré que je ne vois aucun problème ».

En effet, son papa l’a tellement voulue qu’elle est baignée d’amour. Le plus important c’est ça, c’est l’amour. Et ça, Alicia n’en manquera pas !