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Rachid Badouri Accent comique

Pour ce fils d’immigrants, le plus puissant des accommodements raisonnables reste le rire.

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Le Québec l’adore, ce lutin déluré aussi plausible en Vietnamien qu’en Italien ou en Québécois du Lac-Saint-Jean, qui s’agite sur scène comme une majorette exaltée. On sent son euphorie à tenir le public entre ses mains et à ne plus vouloir le quitter. Son spectacle dure 2 heures 30, parfois plus quand il invite son père et sa mère à venir le rejoindre sous les projecteurs et qu’il leur rend hommage dans un mélange de drôlerie et d’émotion.

Né à Montréal de parents marocains et berbères, Rachid Badouri a pris quelques détours avant de se lancer en humour: agent de bord sur Air Transat, animateur de mariages multiculturels, vendeur chez Future Shop. En 2005, il gagne le prix Révélation du Festival Juste pour rire pour un numéro qui commençait ainsi: «Je suis québécois d’origine arabe. Ça te casse un gala, ça!» Mais ça vous case un début de carrière!

Il raconte tout de lui dans son spectacle Arrête ton cinéma!, qui a fait le tour du Québec. Il parle du village natal de ses parents, de ses soirées en discothèque à mimer Michael Jackson, de ses époques «fresh» et «Gino», de ses copains d’enfance (un roux et un Noir): «A nous trois, on avait l’air de l’évolution de la rouille.» Il danse comme pas un, restitue un tas d’accents, imite même une poule et un âne.

Petit homme vif, impeccablement vêtu, poli à l’extrême, volubile. Rachid a 31 ans et des projets à ne plus savoir où les mettre. «J’ai longtemps douté de mon avenir. Plus maintenant.»

André Ducharme: Etes-vous surpris par votre succès ou considérez-vous qu’il vous était dû?

Rachid Badouri: Avant d’être connu, j’avais écrit sur mon ordinateur portable «ma Vision». J’y prévoyais ce qui allait m’arriver une fois dans le métier. Eh bien, tout s’est déjà réalisé, ou presque. Mais je ne croyais pas que le succès allait survenir si vite et avoir une telle ampleur.

A.D.: Avez-vous l’impression de venger votre père qui, lorsqu’il est arrivé au Québec, ne parlait qu’arabe et…

R.B.: Je vous arrête tout de suite, car j’ai une révélation à vous faire: mon père parlait très bien français quand il a immigré ici.

A.D.: Ah, coquin, moi qui croyais votre spectacle autobiographique!

R.B.: C’est autobiographique, mais un peu arrangé pour les besoins de l’humour. Dans ma famille, on est doués pour les langues. Mon père, qui a vécu un temps aux Pays-Bas, parlait si bien le néerlandais qu’on refusait de croire qu’il était marocain. On ne l’appelait plus Mohamed, mais Doris, prénom familier là-bas. Mon père a tenu un garage à Laval. Ses meilleurs clients? Des Québécois qui, venus pour une vidange d’huile, repassaient deux semaines plus tard pour une autre vidange, juste pour le plaisir de parler avec lui. Vous voyez bien que je ne l’ai vengé de rien, parce qu’il a toujours eu du succès auprès de tout le monde.

A.D.: Vous êtes l’un des rares humoristes à ne pas être passés par l’Ecole nationale de l’humour.

R.B.: On m’avait pourtant accepté en 1999. Mais je n’avais pas les moyens de payer les frais de scolarité. Je le regrette, car j’y aurais acquis une technique.

A.D.: A vous voir évoluer sur scène, vous ne semblez pas trop en manquer.

R.B.: Le public ne s’en rend pas compte parce qu’il vient pour s’amuser et que je lui en mets plein la vue, mais quiconque a l’œil plus exercé voit mes failles. Les éclairagistes ont parfois du mal à me suivre parce que je bouge trop et que je vais dans des coins où ils ne peuvent pas m’atteindre. L’école m’aurait appris à me tenir sur une scène.


A.D.:
Avez-vous toujours cru en votre talent?

R.B.: Oui, mais moins que mon entourage, qui a vu bien avant moi ce que j’allais devenir. Ce n’est qu’en 2005, à 28 ans, que je me suis raisonné: «Tu arrêtes les jobs qui ne t’apportent qu’un bonheur factice et tu te lances dans ce que tu aimes réellement.» Même mon patron chez Future Shop m’a aidé à prendre ma décision. C’est un Français. Il m’a dit [il l’imite]: «J’ai tellement hâte que tu te casses, Rachid. Parce que, si tu n’arrives pas à réussir dans l’humour un jour, je serai un homme malheureux, car je t’aurai gardé ici comme un con. Il n’y a personne qui me fait rire comme toi.»

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A.D.: Peut-on rire de tout?

R.B.: Oui, si on le fait sans arrogance, ni violence, ni racisme, ni misogynie. Je ris des autres, mais cela ne va pas sans une bonne dose d’autodérision.

A.D.: L’humour peut-il faire évoluer les mentalités?

R.B.: Laissez-moi vous répondre par un exemple. Un soir, à la fin du spectacle, j’ai demandé au public: «Y at-il des Marocains dans la salle?» Des mains se sont levées. Puis j’ai enchaî-né en demandant s’il y avait des Algériens, des Italiens, des Grecs, des Québécois… Jusqu’à ce que je fasse à peu près le tour du monde. Etonnant, le nombre de nationalités qui étaient représentées! Je ne me prends pas pour Martin Luther King, mais c’est beau de voir des gens d’origines ethniques, de religions et de couleurs de peau différentes rire des mêmes blagues.

A.D.: C’est votre réponse aux accommodements raisonnables?

R.B.: Le spectacle a été écrit avant qu’il soit question des accommodements raisonnables, mais on était en plein dedans quand je l’ai présenté à Montréal. Richard Martineau a écrit, dans Le Journal de Montréal:  «Pourquoi ne l’enverrait-on pas faire le tour du Québec en première partie de la commission Bouchard-Taylor?» Moi, je dis simplement: «Venez rire, et il y a peut-être des choses qui vont changer.»

A.D.: Comme artiste, vous sentez-vous investi d’une responsabilité?

R.B.:
Celle de me tenir droit.


A.D.:
Tout le monde vous trouve drôle, beau, intelligent. Vous êtes devenu une sorte de dieu. Comment va la tête?

R.B.:
Elle menace de gonfler à chaque seconde. La grosse tête s’approche de mon nez et dit: «Laisse-moi entrer et répandre en toi le cancer de l’orgueil.» Si jamais elle m’atteint, je veux qu’on me donne une claque. Tout mon entourage est vigilant. Mon père, particulièrement, qui me ramène souvent à la réalité: «N’oublie jamais d’où tu viens.»


A.D.:
Ça doit être difficile de résister, car les ego sont énormes dans le milieu des humoristes!

R.B.: Je suis les bons conseils de Louis-José Houde: «Reste toi-même; si tu n’as pas le moral, n’en impute pas la faute aux autres; fais attention à ce que tu fais; ne conduis pas comme un malade; prends le temps de signer des autographes; dis tout ce que tu as à dire avec sagesse et gentillesse.»

A.D.: Quand vous devenez connu, les médias sollicitent votre avis sur tout et sur n’importe quoi…

R.B.:
Il y a trois ans, je vendais des garanties prolongées chez Future Shop et je ne suivais pas une formation de sociologue. Alors, qu’est-ce que je connais de la génération X, Y ou Z? En quoi mon opinion est-elle crédible à côté de celle d’un spécialiste? Je suis là pour divertir: voilà mon travail.

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A.D.: Vous avez dit, en entrevue à La Presse [2 juin 2007]: « Je suis antipolitique, anti-extrémiste, anti-toute. Quant à la souveraineté, je m’en fous des deux bords. Je m’en fous si ça arrive, je m’en fous si ça n’arrive pas.» Maintenez-vous cette déclaration?

R.B.:
Mon ami Simon Leblanc souffre d’un cancer du cerveau; son père m’a annoncé récemment qu’il avait commencé à perdre l’usage de ses bras. Je vais m’intéresser à la politique quand quelqu’un va me dire qu’on peut faire quelque chose pour lui.
Il y a un homme qui m’aurait fait vibrer – mais j’étais trop jeune à l’époque -, c’est René Lévesque. Il respirait l’intégrité, la vérité. Mon père l’appréciait beaucoup, pas pour ses visées séparatistes, mais pour l’homme qu’il était. Cela dit, je me passionnerais sans doute plus pour la politique s’il y avait à la tête d’un parti un homme ou une femme dont le discours m’interpelle.

A.D.: Pour qui avez-vous du respect? Quelles sont vos idoles?

R.B.: Louis-José Houde, Marc Labrèche, Céline Dion, Denzel Washington, Martin Luther King… et ma mère.

A.D.: Votre mère?

R.B.: Ma mère, c’est mon superhéros. Toujours positive, malgré ses deux cancers et son diabète. Je lui parlais tantôt au téléphone pendant qu’elle se faisait une piqûre d’insuline. Moi, il suffit que je voie une aiguille pour que je fasse le serpent à terre.


A.D.:
Un mot pour résumer votre enfance à Laval?

R.B.: Choyée. A l’école, j’étais hyperactif, continuellement distrait, toujours prêt à dire une niaiserie pour faire rire. Une prof m’a compris et m’a dit un jour: «Si tu es capable de la fermer pendant les 50 minutes du cours, je te laisse les cinq dernières pour faire ce que tu veux.» Je n’étudiais jamais, il y avait de la poussière sur mes livres, mais je réussissais pas trop mal parce que j’ai une mémoire d’éléphant.

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A.D.: C’est cette mémoire qui vous permet de calquer les accents avec autant de brio?

R.B.:
Mon talent pour les accents a réellement commencé à s’exercer en 3e secondaire, quand je suis entré dans un monde ethnique très diversifié: Arméniens, Roumains, Hongrois, Croates, Russes, Africains, etc. C’étaient des Québécois comme moi, nés ici ou fraîchement arrivés, mais, quand j’allais chez eux, je découvrais leur culture, leur cuisine et la langue qu’ils parlaient en famille. Attraper les accents, c’est devenu une drogue. Je suis sorti avec une Chinoise dont les amis étaient laotiens, vietnamiens, thaïlandais; imaginez le plaisir que j’avais à reproduire les nuances de ces langues asiatiques…


A.D.:
Rapidement, vous avez eu envie d’être financièrement autonome.

R.B.: J’ai commencé à travailler à l’âge de 13 ans comme commis dans un restaurant. Ça a toujours été important pour moi de ne pas être paresseux. Ma devise, c’est: «Tu as 10 doigts, 10 orteils; tu sais parler; alors, lève-toi et fonce.» Je n’ai jamais chômé.

A.D.: Le travail est l’une des valeurs que vous ont transmises vos parents?

R.B.:
Comme l’honnêteté, le sens de la famille et la politesse envers mes sœurs aînées. Mes sœurs m’ont tout appris: le respect des femmes, la galanterie. Elles m’ont initié à la mode.

A.D.: Vous êtes, avec Stéphane Rousseau, l’un des humoristes les mieux habillés.

R.B.:
Mon père a de la classe, il est très élégant. Quand mes amies voient des photos de lui, jeune, elles me disent: «Oh, il était beaucoup plus beau que toi.» Il me vole toujours la vedette. J’étais la figure de mode à l’école secondaire. J’avais du parfum dans mon casier et je vendais des «pouche-pouche» aux gars qui faisaient leur cour aux filles.


A.D.:
Tous les vêtements que vous portez sont ornés de vos initiales.

R.B.:
Je suis commandité par Le Château, qui accepte que je fasse broder mes initiales sur chaque morceau de ma garde-robe. Je veux lancer une collection de vêtements qui s’appellera Créations Amazir, mot qui signifie berbère en… berbère. Mais il faut beaucoup d’argent. Si vous en avez, faites le 1 800 PASDEBUDGET [rires].


A.D.:
On a du mal à vous imaginer en chef d’entreprise.

R.B.: Je suis quelqu’un de polyvalent, comme Patrick Huard que j’admire.


A.D.:
Comme lui, vous envisagez de faire du cinéma?

R.B.:
Il y a des projets avec la France, mais rien de signé encore.


A.D.:
Des projets de comédies?

R.B.:
Pas seulement, car je veux jouer des rôles dramatiques. Déguisez-moi en médecin du XIXe siècle avec un accent hongrois, un cache-œil, un pied bot et le syndrome de La Tourette: laissez-moi me concentrer une dizaine de minutes, et tout le monde va croire à mon personnage. Sur quoi je me base pour dire que je pourrais faire pleurer? Sur rien, à part mon instinct. C’est sûr qu’en père de famille disant «Hé, Julie! As-tu pris tes pilules contraceptives?» on aurait plus de mal à me trouver crédible. Mais dans des rôles de psychopathe ou de gangster, je ferais illusion.


A.D.:
En attendant, vous allez animer un gala Juste pour rire [les 2 et 3 juillet]. C’est la consécration.

R.B.: C’était dans «ma Vision». Ça aussi, je l’avais prévu. J’aurais donc dû vous l’apporter!