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De nos archives: prisonniers dans les profondeurs d’une mine d’or

Sous l’ascenseur de la mine d’or, dont 21 hommes étaient prisonniers, se trouvait un abîme de 600 mètres. Seule une personne courageuse pouvait sauver ces hommes.

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Dans les profondeurs d'une mine d'or.TTstudio/Shutterstock

Une mine d’or de plus de 1000 mètres de profondeur

Casque et sac de sandwichs à la main, Mario Cockrell pique un sprint jusqu’à l’ascenseur et se fraie un passage parmi les mineurs qui s’y pressent déjà. «En retard! Comme d’habitude», lui lancent quelques grincheux. Les portes se referment avec fracas, une sonnerie retentit, et l’étroite cabine à deux niveaux entame la longue descente de plus de 1000 mètres dans les entrailles de la mine d’or President Steyn, à Welkom, en Afrique du Sud.

Il est 18h15. Ce 23 mars 1993, l’ascenseur, baptisé le Mary Ann, transporte 21 hommes. Seules les lampes sur les casques des mineurs percent l’obscurité. Pendant près de 10 minutes, la descente se déroule normalement. Puis, d’un coup, la cabine se déporte de côté et s’immobilise. Rassie Erasmus, le responsable du Mary Ann, ne s’inquiète pas outre mesure. «Ne bougez pas, dit-il. Il va repartir tout de suite.»

Mario n’en est pas si sûr. Il a perçu un bruit bizarre juste au-dessus de leurs têtes. «Qu’est-ce que c’est que ça?» Soudain, il comprend ce qui se passe: le gros câble d’acier s’empile en spirale sur le toit. L’énorme treuil qui actionne l’ascenseur tourne toujours! On est dans le pétrin, songe Mario. La cabine a été bloquée dans sa descente, et l’obstacle, quel qu’il soit, peut céder à tout moment.

Le filin continue de s’entasser sur le toit et à la moindre vibration l’ascenseur de près de 2,5 tonnes risque d’être précipité dans le vide. Le câble se rompra net dès qu’il sera tendu, et rien n’empêchera alors les mineurs d’aller s’écraser 600 mètres plus bas. D’un coup d’épaule, Mario pousse Rassie pour parvenir à la porte. «Il faut sortir d’ici», grogne-t-il.

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Le héros de la mine d'or.Anade/Shutterstock

Le héros de l’histoire

Mario Cockrell vient d’une famille de 11 enfants. Dès son plus jeune âge, il a appris à se débrouiller seul. Il a perdu son père à 12 ans. Adolescent, il chassait dans le désert du Kalahari en compagnie de ses amis, les Bochimans. Il se nourrissait du gibier abattu à l’aide de l’arc et des flèches qu’il avait lui-même fabriqués. Jeune homme, il a été boxeur amateur, puis instructeur dans une unité d’élite de l’armée, avant de se ranger en épousant Connie, une jeune femme d’origine belge, et de se faire embaucher à la mine.

Aujourd’hui, à 31 ans, il fait des économies afin de réaliser son rêve: monter une petite entreprise avec un camion ou deux, et acheter quelques hectares de terre pour Connie et leurs enfants, Étienne, trois ans, et Mario, cinq mois.

Toutes les histoires ont un héros, mais George Westcott, perdu dans la tempête de neige, ne pouvait compter que sur lui-même.

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Repérage et état des lieux pour pouvoir sortir de cet ascenseur de la mine d'or.TTstudio/Shutterstock

Repérage et état des lieux

L’homme force la porte de l’ascenseur et inspecte les alentours. Sa lampe frontale éclaire un mur de béton. Entre le mur et lui s’ouvre un abîme de 600 mètres de profondeur et 1,50 mètre de large. Sur sa droite, le mur longe le côté de l’ascenseur. Sur sa gauche, les cages vides de six autres ascenseurs.

Par chance, le Mary Ann s’est arrêté juste au niveau d’une poutre maîtresse formant une corniche de 50 centimètres de large. Mario y grimpe avec précaution et, le dos au gouffre, contourne la cabine. Des bouts de pierre chutent, mais il ne les entend pas toucher le fond. Toujours dos au gouffre, il arrive à se glisser derrière l’ascenseur. Là, il aperçoit un faisceau de tuyaux verticaux fixés du côté extérieur de la poutre. À ses pieds, la cage d’ascenseur semble disparaître dans les profondeurs.

Tous les trois mètres, une série de traverses étayent les parois du puits. Et tous les 60 mètres, il peut voir une plateforme d’où part une galerie éclairée menant à une veine d’exploitation. En raison du changement d’équipe, les galeries sont à ce moment-là désertes. Mario sent un tremblement qui s’amplifie au point que tout l’assemblage de poutres se met à vibrer. Levant la tête, il reçoit une pluie de cailloux et de poussière. Une autre cabine arrive!

Amateur de récits extraordinaires, ce témoignage va vous plaire: perdus dans la jungle, ils sont sauvés grâce au réseau mondial.

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Le câble de l'ascenseur de la mine d'or menaçait de rompre à tout moment.optimarc/Shutterstock

«Dépêche-toi!»

Le grondement s’amplifie, semblable à celui d’un train dans le lointain. C’est l’ascenseur n°6 qui descend à vive allure juste sur la gauche du Mary Ann, transportant plusieurs tonnes de gravier à béton. Il se trouve actuellement à 800 mètres au-dessus d’eux et les doublera dans moins de 60 secondes. Alors, se dit Mario, il se prendra dans les torsades de câble qui débordent du toit du Mary Ann, et entraînera la cabine et ses passagers dans l’abîme.

Neuf mètres plus bas, Mario repère la borne de secours du niveau 37. Il y trouvera sûrement un téléphone et un bouton commandant l’arrêt de tous les ascenseurs de la mine. Je dois l’atteindre, se dit-il. Mais comment? Son regard tombe sur le faisceau de tuyaux verticaux. La plupart sont trop gros pour qu’on puisse les empoigner. Il remarque alors une conduite d’eau en acier galvanisé de 2 centimètres de diamètre, couverte de boue séchée. Mario saisit le tuyau, fait un pas dans le vide et se laisse glisser le long de la conduite.

Il tombe quelques mètres en chute libre, puis serre le tuyau pour freiner sa course, s’arrachant la peau des mains sur la surface rugueuse. À mi-distance entre deux traverses, il sent le tuyau ployer sous son poids et s’écarter du mur. Dépêche-toi! Il se laisse glisser jusqu’à une partie qui lui semble plus solide.

Ses pieds touchent enfin la traverse située au même niveau que la borne. Il se trouve encore à 1,50 mètre de la plateforme. Entre le salut et lui s’ouvre un gouffre béant. D’un seul élan, il le franchit et se rétablit de l’autre côté en se raccrochant à une gouttière. La gouttière lui reste dans les mains. Une fraction de seconde, Mario oscille dans le vide. Il se jette devant lui et pose la pointe de son pied droit sur le bord de la plateforme. Dans un dernier sursaut, il plonge vers l’avant et s’agrippe à la grille de la plateforme, puis ramène l’autre jambe. Au-dessus de sa tête, ses compagnons hurlent de peur à mesure que l’ascenseur n°6 se rapproche.

L’entraide est primordiale. Renseignez-vous sur les gestes de compassion et d’empathie à connaître.

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Les hommes de la mine d'or perdaient espoir.trekandshoot/Shutterstock

«On va tous mourir.»

L’alarme aurait dû se trouver dans une boîte rouge fixée à la muraille. Bon sang, où est-elle? Mario s’empare du téléphone. Le rugissement de la grosse cabine est presque sur lui. Soudain, il trouve l’alarme, enfouie sous une couche de poussière. À ce moment précis, la cabine n° 6 double le Mary Ann, accrochant le câble au passage et emplissant le puits de poussière, d’étincelles.

Mario fonce sur la boîte rouge, en brise la vitre d’un coup de poing et appuie sur le bouton. La cabine n°6 s’immobilise 21 mètres plus bas dans un grincement terrible. Le câble s’est entortillé en dessous. Un mètre de plus et c’était la catastrophe. À l’aide du téléphone, Mario entre en contact avec le responsable des ascenseurs. «Ne relâchez pas les freins! hurle-t-il. Ne touchez à rien!»

Dans le Mary Ann, tous les hommes prient et pleurent. «On va tous mourir», gémit l’un d’eux. Certains ont décidé de faire comme Mario et de se mettre derrière l’ascenseur en longeant la grosse poutre. Rassie Erasmus était justement penché vers le puits adjacent quand la cabine n°6 est passée si près qu’elle a arraché son casque. Comme la poussière se dissipe, Rassie jette de nouveau un regard vers le bas. Abasourdi, il voit son collègue grimper vers eux à la force des poignets.

Mario trouve ses compagnons les yeux remplis d’effroi. «Tout va bien, leur dit-il. J’ai tout arrêté. Vous pouvez descendre maintenant.» Mais personne ne bouge. Quand il était dans l’armée, Mario avait toujours dirigé ses hommes en donnant l’exemple. «Passez-moi mon sac», dit-il d’un ton brusque. Du Mary Ann, les hommes apeurés le lui tendent. «Regardez bien ce que je fais, et suivez-moi.»

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Dans la mine d'or.Parilov/Shutterstock

«Ayez confiance en moi!»

Le sac suspendu à une épaule, il entame sa descente le long du tuyau. Lorsque sa lampe balaie l’espace situé au-dessous de l’ascenseur, son sang se glace dans ses veines. Sans raison apparente, les longerons guidant le Mary Ann se sont tordus et l’ont fait dérailler. Un coin de l’ascenseur s’est pris sur un crochet fixé dans une poutrelle.

Tout le poids de la cabine et des hommes qui s’y trouvent repose sur quelques centimètres de métal fin et sur deux écrous. Si je ne fais pas descendre les gars, ils vont tous y passer, se dit Mario. Mon Dieu, aidez-moi. Il remonte jusqu’à eux et leur dit: «Ce machin va tomber d’une seconde à l’autre. Ne touchez à rien, retenez votre souffle et descendez le long du tuyau après moi. Il éclaire leurs visages de sa lampe, mais n’y lit que de la peur. Personne ne veut bouger. Mario choisit le mineur le plus petit, un homme d’environ 60 kilos. Se retenant d’une main au tuyau, il le saisit par le revers de sa veste et l’attire vers lui avec force. Le mineur hurle et tente de se raccrocher à la traverse.

Mario n’est pas du genre à se laisser faire. À 20 ans, il a été champion de boxe. Il n’hésite pas à frapper son collègue. Celui-ci s’effondre. Mario le rattrape par son vêtement et l’arrache de la corniche. Comme s’il soulevait un haltère, il le brandit à bout de bras. «Tu vois, dit-il sèchement, je peux te porter d’une seule main. Alors fais-moi confiance.» L’homme jette ses bras autour du cou de son sauveteur et refuse de le lâcher. Mario desserre un instant sa prise, le temps qu’ils tombent un peu. Surpris, l’homme empoigne instinctivement le tuyau. Alors, centimètre par centimètre, ils entreprennent la descente, Mario servant de soutien. Les mineurs entassés sur le rebord de la cabine au-dessus d’eux suivent la scène avec appréhension, persuadés que le mince conduit va céder.

Les deux hommes atteignent enfin les traverses du niveau 37. À présent, Mario doit trouver le moyen de franchir le mètre cinquante qui les sépare de la plateforme. Le mineur dans ses bras n’est pas en état de sauter. Il le laisse sur la traverse, cramponné au tuyau, puis s’avance une fois de plus dans le vide. En faisant le grand écart, il arrive tout juste à enjamber le gouffre. Il se retourne et saisit à nouveau son compagnon par la veste. «Quand je te le dirai, tu lâches ce tuyau!»

Terrorisé, l’homme acquiesce d’un signe de tête. S’il flanche maintenant, on bascule tous les deux au fond du trou, se dit Mario. «Lâche tout!» crie-t-il. L’homme obéit, et Mario le projette sur la plateforme, par-dessus le gouffre. Se laissant porter par son élan, il le suit de l’autre côté. Mario essuie ses mains ensanglantées, puis se hisse à nouveau le long du tuyau.

Il ne vaut mieux pas être chlaustrophobe! Vous serez surpris d’apprendre l’existence de ces phobies!

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Mario a servi de pont humain pour sortir ses collègues vivants de la mine d'or.TinnitusDoll/Shutterstock

Au suivant!

Cette fois, c’est au tour de Jan Buys, son robuste assistant. Seulement, Jan a le vertige. «Ne regarde pas en bas», lui intime Mario. Ils descendent le long du tuyau jusqu’à la traverse, mais Jan est trop petit pour franchir l’obstacle et trop lourd pour que Mario puisse le porter. Comment faire?

À l’armée, Mario exécutait souvent un numéro qu’il présentait dans les arrière-salles de bistrot. Les épaules sur une chaise et les pieds sur une autre, il bande ses muscles jusqu’à devenir aussi raide qu’une planche. Ensuite, il défiait quiconque de monter sur son ventre. Ça lui rapportait une bière à chaque fois. Aujourd’hui, il va faire la même chose, à une différence près…

Debout sur la traverse, il se laisse tomber en avant et se raccroche à l’extrémité de la plateforme. Prenant appui sur un morceau de fer, il se retourne. Les épaules sur le bord de la plateforme, les talons sur la poutre et les muscles bandés, Mario est à présent un pont humain.

«Bon, dit-il à Jan, tu te mets à quatre pattes et tu traverses.
— Je ne peux pas… T’arriveras jamais à supporter mon poids.
— Si, j’y arriverai. Crois-moi.»

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Un homme travaillant dans une mine d'or.Maksym Fesenko/Shutterstock

«T’arrête pas!»

Tremblant, Jan s’accroupit et attrape Mario par les genoux tout en évitant de regarder dans le vide. Lentement d’abord, puis à toute vitesse, il passe de l’autre côté, donnant par mégarde un coup de pied dans la figure de Mario. Voyant les deux hommes s’en tirer sains et saufs, les autres reprennent confiance. Aaron Koetse descend le long du tuyau assis sur les épaules de Mario.

Thabo Phatsoane, 34 ans et des muscles d’athlète, se débrouille seul, Mario le guidant de sa voix. Grâce à toutes les mains qui se tendent de la plateforme, ils n’ont aucune peine à franchir le gouffre. Mario Cockrell a secouru 13 hommes et il a fait 16 fois l’aller et le retour le long d’un tuyau rendu glissant par le sang qui avait coulé de ses mains.

Il a parcouru 290 mètres. Il effectue deux autres voyages, mais ne maîtrise plus le tremblement de ses bras. Les paumes de ses mains écorchées le font tellement souffrir qu’il a l’impression de tenir des braises. Dès qu’il essaie de reprendre son souffle, les hommes encore coincés dans la cabine branlante le supplient: «T’arrête pas! Aide-nous!»

Mario se concentre et réinsuffle force et énergie dans ses bras. Il refait quatre allers-retours, puis recommence une dernière fois pour Rassie Erasmus. Paralysé de peur, le vieil homme s’empare du tuyau et se force à poser ses pieds sur les épaules de Mario. Centimètre par centimètre, ils accomplissent leur descente. Arrivé presque au bout, Mario lâche sa prise. C’est la première fois qu’il glisse, mais, heureusement, ses pieds touchent la traverse. Reste la dernière étape. Mario reprend place au-dessus de l’abîme, Rassie l’observe, horrifié. Comment peut-il risquer la vie de Mario, et la sienne, en pesant de ses 90 kilos sur le corps épuisé de son ami?

Même si les autres en face les aident, la chose lui paraît impossible. C’est alors qu’il voit le regard de Mario, un regard plein d’assurance. Il fait trois pas rapides sur le corps de son ami, et des mains se tendent pour l’attraper. Il a réussi. Les acclamations fusent pendant qu’on aide Mario à se relever. D’une main tremblante, il verse un peu de thé de son thermos pour Rassie, affalé contre un mur. Puis il appelle les gens en surface. «On est tous sains et saufs.» Il est 22h.

Quelques minutes plus tard, un groupe d’ingénieurs de la mine débarque d’une autre cabine. L’un d’eux saisit la main de Mario pour le féliciter. Ce dernier grimace de douleur.

En défonçant l’alarme d’un coup de poing, il s’est aussi fracturé un os. Il est minuit passé lorsque Mario se couche auprès de Connie, soucieux de ne pas la réveiller. Le lendemain matin, il ne résiste pas à l’envie de prendre ses enfants dans ses bras. C’est seulement lorsque Connie voit ses mains tuméfiées qu’il reconnaît avoir eu quelques problèmes à la mine. Six mois plus tard, Mario Cockrell est décoré de la plus haute distinction de l’industrie minière d’Afrique du Sud. Mais aucune récompense n’est plus élogieuse que l’histoire que racontent les mineurs, celle d’un homme qui a sauvé 20 vies, l’une après l’autre, voyage après voyage, malgré une main brisée.

Ces récits de bonté, de compassion et de bravoure vous redonneront foi en l’humanité.

Contenu original Selection du Reader’s Digest