Sélection du Reader's Digest - Sélection du Reader's Digest - Magazine Canada En Ligne : Allumeuse d’étoiles
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Photos : (Chloé Legris), Stéphane Najman ; (Ciel étoilé) Larry Landolfi/Photo Researchers/Publiphoto

Allumeuse d’étoiles

 

par Gary Lawrence


Chloé Legris, amoureuse des astres, a créé la première réserve mondiale de ciel étoilé


 

Il y a cinq ans, chaque fois qu’elle se présentait à la mairie d’un village ou chez un fermier des Cantons-de-l’Est, Chloé Legris sentait qu’on la prenait pour une extraterrestre. «Bonjour, disait-elle, je dirige le programme de lutte contre la pollution lumineuse, à l’ASTROLab du Parc national du Mont-Mégantic. Avez-vous deux minutes?»

Pollution lumineuse? Peu de gens savaient ce que c’était. Au mieux, on la prenait pour une pelleteuse de nuages, au pire, pour une illuminée. Surtout lorsqu’elle décrivait l’objet de sa visite: diminuer de 25 pour 100 les émissions de lumière dans la région afin de ne pas nuire aux activités de l’Observatoire du mont Mégantic (un ciel trop brillant nuit à l’observation des étoiles). Demander à un agriculteur de réduire l’éclairage de son domaine pour que de doux rêveurs puissent s’extasier sur de lointaines galaxies? Il faut avoir du front tout le tour de la tête!

«Un ingénieur montréalais m’avait carrément dit: «Les étoiles? Mais qui s’en soucie?» raconte la jeune femme.

Aujourd’hui, l’ingénieure de formation peut dire «mission accomplie». Elle a si bien réussi qu’elle a été nommée Scientifique de l’année 2007 par Radio-Canada et que le mont Mégantic et sa région forment désormais la première réserve internationale de ciel étoilé, un statut conféré par l’International Dark-Sky Association. Cette réserve, qui s’étend sur 5500 km2, couvre la totalité de l’espace où Chloé Legris et son équipe sont intervenues afin de réduire la pollution lumineuse.

Pour y arriver, cette Montréalaise installée à Sherbrooke a dû surmonter nombre d’embûches, forcer bien des portes et gagner la confiance de dizaines de personnes. Mieux: elle a dû créer de toutes pièces un métier qui n’existait pas et qui ne porte toujours pas de nom…

Tout a commencé par un constat alarmant: en 20 ans, la pollution lumineuse avait plus que doublé dans les environs du mont Mégantic, siège de l’un des observatoires les plus importants de l’est de l’Amérique du Nord. Les coupables? Des milliers de luminaires mal conçus, mal orientés ou utilisés abusivement, qui, la nuit venue, créaient un véritable dôme lumineux nuisant à l’observation du ciel.

Nous sommes en 2002 et, à cette époque, Chloé Legris s’interroge quant à son avenir. Après un bac en génie mécanique et des études en lettres et en communication, cette jeune mère de famille enseigne les maths à temps partiel, en attendant de trouver mieux. «J’avais envoyé mon C.V. dans plusieurs parcs nationaux du Québec, car je voulais travailler dans le domaine de l’environnement», explique-t-elle.

Quand Pierre Goulet, directeur du Parc national du Mont-Mégantic, étudie son profil, il comprend vite qu’il vient de trouver son allumeuse d’étoiles. «Elle cadrait très bien avec la philosophie du projet: une femme autonome, responsable, dotée d’une belle vision de l’environnement, de solides connaissances techniques et d’un don pour les relations publiques.»

Chloé Legris passe les cinq années suivantes à persuader les municipalités de la région de modifier leur éclairage afin de préserver le ciel étoilé. Il suffit parfois de diriger un projecteur du haut vers le bas, d’utiliser des luminaires qui n’éclairent pas vers le ciel et d’employer des ampoules de faible puissance, de préférence celles au sodium haute pression, pour réduire considérablement la pollution lumineuse.

La jeune femme organise des consultations publiques, offre une formation technique, trouve le financement (1,7 million de dollars!) pour mettre le tout en œuvre, en plus d’établir des normes d’éclairage pour les municipalités et les exploitants agricoles. Il faut aller chez les gens, les convaincre de prendre à leur charge 25 pour 100 des dépenses. «Comme les systèmes d’éclairage que nous leur proposions étaient moins énergivores, on leur expliquait qu’ils rentreraient dans leurs frais au cours de l’année.» En tout, 650 sites sont convertis, et 3300 luminaires remplacés…

«Le plus difficile a été de changer les habitudes des gens», dit-elle. Mais, avec son grand sourire et son regard doux comme la Voie lactée, Chloé Legris a le don de mettre les gens à l’aise. «Elle est très perspicace et elle ressent les êtres», confirme sa mère, Ginette Boucher.

«Je ne suis pas du tout surprise de son succès, ajoute Julie Leclerc, une amie d’enfance. Chloé est une femme de tête et de cœur. Elle est aussi capable de tout laisser derrière elle pour mener à bien ses idées et ses projets.»

La lutte contre la pollution lumineuse cadrait justement avec une valeur en laquelle elle croitprofondément: la protection del’environnement.

«De façon générale, on gère très mal notre énergie, et la lumière n’est que la partie visible de nos excès de consommation, résume-t-elle. Ce projet, c’était aussi une manière de sensibiliser les gens à l’efficacité énergétique.»

Agée de 33 ans, Chloé Legris a grandi à une époque où les questions environnementales commençaient à faire partie du quotidien. Mais sa véritable prise de conscience verte, elle l’a vécue lorsqu’elle est devenue mère. «Je me suis alors mise à m’intéresser davantage à la politique et aux valeurs sociales, et tout a déboulé.»

Quant aux étoiles, elles ne sont arrivées que sur le tard dans sa vie, même si elle rêvait d’être astronaute quand elle était jeune. «Aujourd’hui, raconte la jeune femme, l’univers me fascine, et j’estime que tout le monde devrait s’y intéresser pour essayer de comprendre notre présence sur Terre et s’offrir une bonne dose d’humilité.»

Maintenant que son mandat tire à sa fin, Chloé Legris s’interroge de nouveau. Mais, cette fois-ci, la conjoncture est bien plus favorable, et le spectre des possibilités bien plus large. «Je veux rester disponible pour l’ASTROLab et mettre à profit mon expertise, mais je veux aussi travailler pour faire avancer des causes axées sur le développement durable.»

Elle a l’embarras du choix: certains organismes des Cantons-de-l’Est, l’International Dark-Sky Association et des observatoires d’Hawaï l’ont approchée. Où ira-t-elle? Pour l’instant, peu importe.

«Je crois que je suis en train de devenir ce que j’avais envie d’être. Je ne sais pas quelle forme prendra ma vie professionnelle, mais ça n’a pas d’importance: je fais confiance à la vie». Et, on s’en doute un peu, à l’alignement des astres.

 

 

 

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