Dans la peau d’un kamikaze
«Un romancier doit tout voir», dit Neil Bissoondath, qui plonge avec son dernier personnage dans l’enfer du terrorisme.

PAR HÉLÈNE DE BILLY


Il y a quelques années, le Globe and Mail relatait un attentat suicide survenu dans un autobus, au Moyen-Orient. Tragique parade de corps déchiquetés, de blessés ensanglantés, d’ambulanciers débordés. Au milieu de cette horreur trop familière, un détail pouvait encore surprendre: sur le trottoir jonché de débris de tôle calcinés, un cœur continuait de battre.

L’image a frappé Neil Bissoondath, qui l’a reprise dans son dernier roman, La clameur des ténèbres (Editions du Boréal), où il aborde la question du terrorisme. La critique a parlé de «surenchère symbolique». Pourtant, il s’agissait bien d’un fragment de la réalité. «Mais, en Amérique du Nord, dit l’auteur, il y a bien des choses qu’on ne veut pas voir. Moi, en tant que romancier, je refuse de fermer les yeux. Je veux tout voir.»

Il me verse une tasse de thé qu’il vient tout juste de préparer. Nous sommes assis confortablement dans le salon de sa résidence de Sainte-Foy, une maison en pierres de taille, à trois minutes de marche du fleuve et de la plage Jacques-Cartier. Sur les murs, des dizaines d’étagères couvertes de livres soigneusement rangés. A l’étage, la studieuse Elyssa, 15 ans, planche sur ses devoirs. Tout est calme, hormis ce feu qui pétille dans le regard de l’écrivain trinidadien de 51 ans, marié à une Québécoise et installé depuis 10 ans dans la Vieille Capitale.

S’il a beaucoup parlé de déracinement dans ses livres, «comme d’une émotion universelle au même titre que l’amour», Neil Bissoondath n’a jamais éprouvé lui-même de déchirement identitaire. Ayant vécu 16 ans à Toronto et sept autres à Montréal, avant de s’installer à Québec avec sa famille, il se sent chez lui à peu près partout. Il voyage régulièrement, adore l’Espagne, l’Italie et la Turquie, mais hésiterait à aller vivre en Angleterre, le seul endroit où, dit-il, il n’est pas complètement à l’aise.

Discret, presque secret, il n’a guère de temps à consacrer aux mondanités et parle très peu boutique, même avec ses collègues écrivains. «Les gens m’intéressent pour ce qu’ils sont, dit-il, pas pour ce qu’ils font.» Il se dit intrigué, avant tout, par le côté imprévisible des êtres. Il cite cet étudiant qui lisait Proust. Au départ, rien d’étonnant à ce qu’un étudiant en création littéraire se passionne pour l’auteur d’Un amour de Swann. Sauf que le jeune homme était soldat dans l’armée canadienne. Bissoondath s’en est souvenu au moment de composer le personnage de Seth, l’aide de camp du général chargé de la répression dans La clameur des ténèbres. Une fois de plus, on lui a reproché d’en avoir trop mis. «C’était la vérité pourtant. Comme quoi la réalité dépasse la fiction», lance-t-il avec un rire bref.

«On sent que c’est un être fort», m’avait prévenue la photographe québécoise Louise Bilodeau, qui a gravé son portrait à deux reprises au cours des 10 dernières années. «Il a un regard franc, une lueur qui vient de l’intérieur», ajoutait-elle. Chose certaine, Neil Bissoondath est complètement possédé par son métier d’écrivain, qu’il enseigne depuis sept ans à l’Université Laval.

On a beaucoup parlé de sa filiation avec V.S. Naipaul, Prix Nobel de littérature en 2001. Dans sa jeunesse, Bissoondath n’a guère eu de contacts avec cet oncle «un peu mythique» qui habitait Londres. «Il ne savait pas parler aux enfants. Les rares fois qu’il venait nous voir, il restait très sérieux et distant.» Pourtant, avec sa femme, Anne, et Elyssa, il est allé lui rendre visite il y a quelques années, au sud de Londres. Des retrouvailles émouvantes. «Nous avons sablé le champagne!»

Né à Trinidad, île située à une vingtaine de kilomètres au large du Venezuela, dans une famille d’origine indienne (ses arrière-grands-parents se sont établis dans les Antilles au xixe siècle), Neil Bissoondath a décidé, à l’âge de 10 ans, de devenir écrivain. C’est sa mère, Sati, qui l’a initié à la lecture. «Je suis plus Naipaul que Bissoondath», dit l’écrivain en évoquant son enfance passée au milieu des femmes de la lignée. Contrairement aux Bissoondath, qui exercent des professions libérales, les Naipaul sont des intellectuels. Ils ont également le goût des voyages.

«Chez nous, explique l’écrivain, l’émigration fait partie de l’histoire familiale. La perspective de vivre ailleurs a bercé mon enfance.»

A 18 ans, il quitte donc son île natale pour Toronto, où il suit des cours de langue et de littérature françaises à l’université York. Pour lui, c’est une histoire qui commence, «la découverte du monde». C’est à Toronto qu’il accouche de ses premiers textes de fiction – il écrit en anglais. Il envoie un courrier à son célébrissime oncle, expliquant qu’il veut devenir journaliste (il n’ose pas lui avouer son désir d’être écrivain). Le geste est osé, car Naipaul est reconnu pour son intransigeance et ses sautes d’humeur. Mais le jeune Bissoondath n’a rien à craindre. Naipaul lui répond par une salve de bienveillants conseils. «Le monde t’appartient, lui écrit-il. Oublie Trinidad. Découvre ta place dans l’aventure humaine.» Pour ses débuts, Neil Bissoondath obtient donc la bénédiction du parrain de la littérature anglo-antillaise, celui que tout le monde craint et qu’il peut se vanter d’être à peu près le seul à avoir apprivoisé.

Trente ans ont passé depuis, et Bissoondath a déjà signé cinq romans, un essai et deux recueils de nouvelles, ouvrages pour lesquels il a reçu quelques prix et des avances parfois considérables (350000$ pour son premier roman, Retour à Casaquemada). Publié au Canada, en Angleterre et aux Etats-Unis, Neil Bissoondath est un écrivain respecté dans le monde anglo-saxon – ce dont sa mère eût été très fière. Malheureusement, Sati est morte en 1985, six mois avant la parution de son premier livre, le recueil de nouvelles Arracher les montagnes. Bien qu’athée, l’écrivain a participé à la cérémonie de crémation hindoue. Il a lavé le corps de sa mère, préparé le bûcher et allumé le feu sacrificiel. «Après, je me sentais mieux. Cette expérience m’a amené à découvrir l’importance des rites.»

Etre doux et paisible, Neil Bissoondath est fasciné par la violence, sous toutes ses formes. Jeune, il a lu des centaines de livres sur la Deuxième Guerre mondiale. Il se sentait inexplicablement attiré par ce conflit qui s’était déroulé dans une Europe où il n’avait jamais mis les pieds. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est la place qu’occupe l’individu dans l’histoire. Il a ainsi suivi avec attention les déboires de Colin Powell, qui, entraîné par les politiques guerrières du président Bush, a menti devant les Nations Unies sur la présence d’armes de destruction massive en Irak. L’ancien secrétaire d’Etat américain, «un homme honnête que j’ai toujours admiré», s’est retrouvé pris au piège d’une situation dont il n’est pas sorti indemne. «Une tragédie humaine», conclut Bissoondath.

C’est un piège du même genre, mais autrement redoutable, qui se refermera sur Arun, le personnage principal de La clameur des ténèbres. Arun, 21 ans, a tourné le dos à la prospère imprimerie familiale pour aller enseigner dans une école primaire d’un petit village du Sud asiatique, un lieu fictif où sévit une interminable guerre civile. Dépourvu de convictions religieuses, Arun n’a pas non plus d’opinions politiques précises, sinon une vague idée de sa responsabilité envers les démunis. Il est jeune et naïf. Mais le chaos dans lequel il se trouve plongé va détruire son insouciance. Finalement, le gentil instituteur devient membre d’un groupe terroriste et se fait exploser au milieu de personnes qui, loin d’être innocentes, ont elles-mêmes du sang sur les mains.

Dès sa parution, La clameur des ténèbres a suscité la controverse. L’auteur ayant choisi de raconter les événements du point de vue d’Arun, on l’a accusé de faire l’apologie du terrorisme. «Ce qui n’est évidemment pas le cas», dit-il. Il a simplement tenté de répondre à ces questions: comment et pourquoi devient-on un apôtre de la violence? La fiction, ajoute ce grand admirateur de Tolstoï (Guerre et paix est son roman préféré), permet d’explorer «des phénomènes qui autrement restent inexplicables». En donnant la parole à Arun, il a fait simplement son devoir de romancier.

Arun lui est apparu un soir d’hiver au cours d’une promenade. Il passera ensuite le mois de février à transcrire à la main ce que la voix du personnage lui dicte, travaillant dehors, devant le fleuve emprisonné sous les glaces. «La plupart du temps, dit-il, j’écris le premier jet à l’ordinateur, dans mon bureau, mais, cette fois-là, le personnage exigeait que je m’exécute avec un crayon, en pleine nature. J’ai accouché des 100 premières pages de cette manière.»

Pour Neil Bissoondath, il est très important d’être à l’écoute des voix qui vous habitent. «Parfois, dit-il, j’accompagne mes personnages. A d’autres moments, je suis eux. Le plus souvent, je n’ai aucune idée de l’endroit où ils vont me conduire.»

Et si Arun était allé se faire exploser parmi des innocents, dans une discothèque? «Je l’aurais suivi, répond-il, parce que c’est le personnage qui décide au bout du compte. Cela peut sembler bizarre, je sais. Quand j’aborde mon processus de création, j’ai toujours l’impression de décrire une maladie mentale, mais, pour moi, c’est la seule manière de comprendre ne serait-ce qu’un peu ces mystères qui défient toute logique, mais qui néanmoins font partie de la condition humaine.»

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