UNE GRANDE ENQUÊTE DE SÉLECTION
Etes-vous politessement correct?
Nous avons enquêté dans 36 villes de la planète. Au palmarès de la courtoisie, Toronto se classe 3e, Montréal 21e!

PAR SIMON HEMELRYK


Les plus courtois

VILLE  
SCORE
1. New York, Etats-Unis  
80%
2. Zurich, Suisse  
77%
3. Toronto, Canada  
70%

4. Berlin, Allemagne

 
68%
5. São Paulo, Brésil  
68%
6. Zagreb, Croatie  
68%
7. Auckland, Nouvelle-Zélande  
67%
8. Varsovie, Pologne  
67%
9. Mexico, Mexique  
65%
10. Stockholm, Suède  
63%
11. Budapest, Hongrie  
60%
12. Madrid, Espagne  
60%
13. Prague, République tchèque  
60%
14. Vienne, Autriche  
60%
15. Buenos Aires, Argentine  
57%
16. Johannesburg, Afrique du Sud  
57%
17. Lisbonne, Portugal  
57%
18. Londres, Grande-Bretagne  
57%
19. Paris, France  
57%
Montréal, Place Bonaventure. Une dame dans la quarantaine pousse une lourde porte de verre et se faufile sans regarder derrière elle. Le jeune homme qui la suivait en toussotant évite le coup de justesse.

Séoul. Une cliente entre dans une papeterie pour acheter un stylo jetable. Une emplette insignifiante, mais Jang Byungeun, 56 ans, prend la peine de lui montrer un assortiment et la remercie chaleureusement quand elle paie.

Berlin. Les rafales de pluie fouettent Nollendorfplatz. Nicole Hatzi- jordanou, une agente immobilière de 34 ans, avance tant bien que mal dans la cohue matinale, protégeant son bras droit, plâtré à la suite d’une chute sur la glace. Devant elle, une jeune femme laisse tomber une chemise jaune; le contenu se disperse sur le trottoir. Plusieurs dizaines de personnes passent sans ralentir le pas, mais Nicole s’arrête et commence à ramasser les papiers trempés, secouant chaque feuille avant de la tendre. Quand l’autre la remercie, elle répond en riant: «J’ai encore un bras valide!»

Nos trois tests
Le jeune homme montréalais qui aurait pu se casser le nez, la cliente coréenne et l’Allemande maladroite n’étaient pas des gens tout à fait ordinaires. Ils faisaient partie d’une équipe chargée par le Reader’s Digest de jauger la politesse et la serviabilité des habitants de notre planète. De la Thaïlande à la Finlande, on entend souvent dire que la courtoisie se meurt. Que les vendeurs sont grincheux et les jeunes, insolents. Lynne Truss, auteure d’un best-seller sur les bonnes manières, affirme que notre époque allie «nonchalance» et «agressivité sociale» à tel point que des politesses aussi banales que l’ancestral «Excusez-moi» sont «menacées d’extinction».

A-t-elle raison? Nous voulions en avoir le cœur net.

Nous avons chargé des journalistes des 36 éditions que nous publions dans 35 pays – dont celles du Québec et du Canada anglais – de soumettre les citoyens de leur métropole aux trois tests élémentaires suivants:

• Entrer 20 fois dans un immeuble sur les talons de quelqu’un pour voir si elle ou il tiendrait la porte ouverte.

• Faire un petit achat dans 20 magasins pour voir si le commis dirait merci.

• Répandre une pile de papiers dans 20 zones passantes pour voir si quelqu’un s’arrêterait pour les ramasser.

Les moins courtois
VILLE  
SCORE
20. Amsterdam, Pays-Bas  
52%
21. Montréal, Canada  
50%
22. Helsinki, Finlande  
48%

23. Manille, Philippines

 
48%
24. Milan, Italie  
47%
25. Sydney, Australie  
47%
26. Bangkok, Thaïlande  
45%
27. Hong Kong, Chine  
45%
28. Ljubljana, Slovénie  
45%
29. Jakarta, Indonésie  
43%
30. Taipei, Taïwan  
43%
31. Moscou, Russie  
42%
32. Singapour  
42%
33. Séoul, Corée du Sud  
40%
34. Kuala Lumpur, Malaisie  
37%
35. Bucarest, Roumanie  
35%
36. Mumbai, Inde  
32%

Si le geste souhaité se produisait, la ville méritait un point; sinon, elle avait 0. La note maximale était donc de 60. Nous ne prétendions pas mener une étude scientifique rigoureuse, mais plus de 2000 observations sur le terrain sont quand même révélatrices des bonnes manières dans le monde.

Qui sont les champions mondiaux de la politesse? Où les manières laissent-elles le plus à désirer? Est-on plus aimable en Asie qu’en Europe ou en Amérique? Les citoyens des pays riches sont-ils plus ou moins sympas que ceux des nations pauvres? Comment les femmes se comparent-elles aux hommes, les aînés à leurs cadets? Voici le tableau d’honneur de la courtoisie qui s’est dégagé de cette enquête maison. Toronto s’y distingue, tandis que les Montréalais paient très cher leurs mauvaises manières.

Trio gagnant
Ils passent pour avoir la grosse tête, mais les New-Yorkais ont aussi grand cœur. Non seulement ils sont en haut du classement général, mais ils figurent parmi les cinq premiers dans les trois catégories. Ils se démarquent par le soin qu’ils mettent à tenir les portes ouvertes: seulement deux habitants de la métropole américaine ont raté ce test-là. «C’est un automatisme, résume Kirsten Chieco, une professionnelle de 29 ans qui nous a fait entrer dans un café de Manhattan. La plupart des New-Yorkais sont polis. Les femmes rendent volontiers service dès qu’un sourire vient rompre la glace.»

Dans le Queens, Christine DuBois, cadre commercial de 49 ans, fonçait au gym quand elle s’est arrêtée net pour ramasser nos documents. «Beaucoup de gens négligent d’enseigner les bonnes manières de nos jours. Ils pensent que cela ne les concerne pas. Pour moi, ce n’est pas une matière facultative, mais obligatoire.»

La prospère ville suisse de Zurich occupe le deuxième rang. Tous les commis des magasins où nous avons fait un achat ont dit merci, exploit que seuls les Suédois ont réussi à égaler. Là-bas, le client est toujours roi.

«Qu’ils portent des loques ou un manteau de fourrure, je suis aimable avec tous ceux qui entrent, nous a déclaré Frieda Lütolf, de la confiserie huppée Sprüngli, après nous avoir vendu un mini-assortiment de chocolats à 2$. Je les traite poliment, même s’ils sont brusques avec moi.»

Les commerçants helvétiques sont fiers de ce qu’ils font, et leurs manières en témoignent. «Je travaille ici depuis 40 ans, nous a expliqué Ursula Gross, la gérante d’un bureau de tabac. Je suis ponctuelle et polie parce que j’aime mon métier.»

La troisième place revient à Toronto. Dans le secteur branché de la rue Queen Ouest, Mike Parsons, un dessinateur de 28 ans, s’est empressé de nous aider à ramasser nos feuilles dispersées. «Je passe ma journée ici, dit-il, et je trouve les gens aimables et souriants. Toronto est une ville tolérante et courtoise.»

Mark Ellis, un avocat de 48 ans, le confirme. «J’ai été témoin de plus de gestes courtois au Canada que dans bon nombre d’autres pays que j’ai visités, en Europe notamment», a-t-il confié à notre confrère après lui avoir tenu la porte et s’être ostensiblement effacé pour le laisser entrer dans l’immeuble BCE, en plein quartier des affaires.

Ce sont pourtant deux capitales européennes – Berlin et Zagreb, en Croatie – qui disputent le quatrième rang à São Paulo, au Brésil. Les habitants de Zagreb sont même les champions mondiaux du ramassage de documents épars. Josip, un vieux monsieur de 72 ans, a fait fi de son arthrite et de son dos raide pour voler au secours de notre représentante. «J’aide toujours les gens mal pris, a-t-il clamé ensuite. Si j’en suis capable…»

Le Brésil s’est avéré le pays le plus policé d’Amérique du Sud. La courtoisie est si répandue à São Paulo qu’elle touche même les vendeurs à la sauvette. Nous venions de payer 2$ une paire de lunettes de soleil dans un marché illégal, rue de Março, quand des cris ont fusé derrière nous. La police arrivait. Notre vendeur a prestement remballé sa marchandise, mais n’a pas manqué de nous remercier avant de fuir.

Le jeune homme de 20 ans qui a aidé notre journaliste à reconstituer son dossier dans la très passante Avenida Paulista était mû par un sentiment plus profond. «Une fois, a raconté Hudson Sá, je traversais la rue en écoutant mon baladeur, et je n’ai pas entendu venir une moto. Un passant m’a poussé hors de sa route. Je dois la vie à la générosité d’un inconnu.»

Le continent où la courtoisie est la moins manifeste, c’est l’Asie. Huit des neuf villes asiatiques mises à l’épreuve figurent parmi les 11 dernières. L’Inde ferme la marche à cause des manières abruptes de ses commerçants. Dans un dépanneur de Mumbai, le vendeur s’est détourné sitôt que notre envoyée a eu fini de payer sa paire de barrettes en plastique.

Shivlal Kumavat ne s’est pas démonté quand elle lui a demandé pourquoi. «Madame, a répondu l’homme de 31 ans, je n’ai pas beaucoup d’instruction. Je remets la marchandise aux clients, et ça s’arrête là.»

Dans un supermarché, une jeune employée a faussement prétendu qu’elle n’avait pas vu les papiers éparpillés aux pieds de notre enquêteur. Un de ses collègues a carrément marché dessus.

«Ce n’est rien, s’est exclamé le garde de sécurité du magasin. A Mumbai, on piétine les passants tombés dans la rue!»

Kamal Bathija, en revanche, a fait preuve d’une civilité rare qu’il a attribuée à... son éducation. Après avoir rassemblé nos feuilles répandues dans la section alimentation du centre commercial Inorbit, il nous a dit qu’il était officier et pilote dans la garde côtière.

«Pour moi, la politesse est une seconde nature, mais n’allez pas en conclure que tous les officiers sont des gentlemen.»

La porte sur le nez
Tenir la porte pour celui qui vous suit ne semble pas faire partie des mœurs en Asie: toutes les villes du continent, sauf Hong Kong, ont fini dans les 10 dernières dans cette catégorie, et nulle part le taux de réussite n’a dépassé 4 sur 10. Yoon Miri, une femme d’affaires de 43 ans, a eu le bon réflexe à l’entrée d’un magasin de Séoul. «Je fais de fréquents voyages d’affaires, et c’est la règle à l’étranger, a-t-elle précisé. Ici, les gens n’y pensent pas.»

Pour beaucoup d’Asiatiques, ce geste n’est pas une marque de courtoisie. «Peut-on savoir ce que vaut quelqu’un parce qu’il ou elle nous a ouvert une porte?» s’étonne John Christopher Padilla, un Philippin de 19 ans qui étudie à Manille.

L’Asie n’a pas le monopole de l’incivilité. En Europe, la Russie et la Roumanie font piètre figure. Lorsque nous avons demandé à une élégante Moscovite d’une quarantaine d’années pourquoi elle n’avait pas tenu la porte d’un immeuble rue Prospekt Vernadskogo, elle s’est écriée: «Ai-je l’air d’un portier? Les gens qui prennent un mauvais coup n’ont qu’à réagir plus vite.»

«Marre de dire merci»
Que nous disent ces résultats? Les deux villes gagnantes – New York et Zurich – sont parmi les plus riches du monde, mais nos enquêteurs ont observé maints gestes courtois dans des agglomérations plus pauvres. Notre agent à Johannesburg, en Afrique du Sud, a même remarqué que «les gens les mieux vêtus étaient les moins portés à donner un coup de main». N’empêche que les premières places sont toutes allées à des cités prospères. Charles Mosley, directeur de Debrett’s, un éditeur d’ouvrages sur l’étiquette, hasarde cette explication: «Les villes plus riches sont moins densément peuplées, et les ressources y sont moins âprement disputées.»

Peut-être, mais la pression quotidienne n’est pas un obstacle infranchissable. Les tests effectués dans la bousculade matinale ont produit presque autant de points que ceux qui avaient lieu en période creuse. Gary Webber, le fonctionnaire municipal de 46 ans qui a ramassé nos papiers en pleine heu re de pointe dans le nord de Londres, a agi par pure empathie: «Vous aviez l’air pressé, je l’étais. Je me suis dit: Si on s’entraide, on ira plus vite tous les deux.»

Bon nombre de personnes âgées que nous avons rencontrées se sont plaintes du manque de courtoisie des jeunes. Pourtant, ce sont les moins de 40 ans qui se sont avérés les plus serviables – par une faible marge – et les plus de 60 ans qui ont manifesté le moins d’amabilité! «En somme, plus on est jeune, plus on est poli, a constaté notre enquêteur finlandais. Qu’on cesse de se lamenter: la jeune génération n’a pas démérité!»

Les femmes semblent un peu plus attentionnées que les hommes et, assez curieusement, le réflexe paraît plus fort entre membres du même sexe. Quelques hommes ont avoué qu’ils craignaient les réactions des femmes émancipées. «Je viens de Roumanie, a confié Valentin Punga, un Montréalais dans la trentaine. Là-bas, je n’hésiterais pas à aider une dame à ramasser ses papiers. Ici, quand j’ai voulu ramasser un objet tombé par terre, sa propriétaire a clamé qu’elle n’était pas manchote.»

De tous les groupes considérés, ce sont les hommes de plus de 60 ans qui ont montré le moins d’empressement à tenir la porte à nos représentantes. Ils ont pourtant grandi à une époque supposément plus courtoise.

Les employés des grandes surfaces n’ont pas été moins polis que les commis des petites boutiques. Reena, caissière chez Woolworths dans la métropole australienne de Sydney, avait un sourire pour chaque client et a remercié gaiement notre reporter, alors qu’à Milan, le commis d’âge mûr d’un petit magasin d’instruments de musique nous a fait poireauter 10 minutes, affectant de terminer un inventaire, avant de consentir à nous vendre un plectre.

Dans l’ensemble, trois vendeurs sur quatre ont remercié nos journalistes. Motif premier: fidéliser le client.

«Après la crise que l’économie argentine a traversée en 2002, perdre un client est devenu impensable», a expliqué Amanda Herrera, propriétaire d’un magasin de jouets à Buenos Aires.

Tout le monde n’a pas cette prudence. Le commis d’une épicerie moscovite a simplement grogné: «C’est la foule ici. J’en ai marre de dire merci!»

La peur du vol
Nos deux autres tests ont donné des résultats moins encourageants. Une personne sur deux, en gros, a pensé à retenir la porte pour nous laisser entrer. Une sur trois seulement s’est arrêtée pour ramasser nos papiers. Parmi celles qui ne l’ont pas fait, beaucoup ont plaidé le manque de temps ou de réflexes, mais une minorité non négligeable a invoqué la peur d’un vol ou d’une accusation. «J’ai entendu dire que les pickpockets opèrent comme ça, a fait valoir une Pragoise de 50 ans. Un type laisse tomber quelque chose, vous l’aidez à ramasser son bien, et un complice profite de votre inattention pour vous voler.»

Le monde a-t-il obtenu la note de passage à notre examen de courtoisie? Nous avions choisi des gestes si naturels qu’ils auraient dû être instinctifs ou presque. Pourtant, dans les 36 villes contrôlées, ils se sont produits seulement 54 fois sur 100.

Nos enquêteurs ont parfois été déconcertés par l’incivilité de leurs concitoyens. Les Français, notamment, étaient tellement déçus du peu d’aide qu’ils obtenaient quand ils semaient leurs papiers qu’ils ont failli tout abandonner. D’autres ont été agréablement surpris. «C’était formidable, s’est exclamé Salvador Garcia, de Mexico, non seulement parce que la plupart de nos compatriotes ont réussi, mais aussi parce qu’ils nous ont dit que la gentillesse faisait partie de notre culture malgré nos problèmes quotidiens.»

Un état d’esprit bien résumé par Rodolfo Mateo Santiago, un jeune homme de 21 ans qui travaille dans une pâtisserie de Mexico: «Le plus beau des cadeaux que vous puissiez faire, c’est un sourire sincère. Sachez sourire, et la vie vous sourira.»

LA SUITE DE L'ENQUÊTE:

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