La bosse des baleines
En donnant libre cours à sa passion, Richard Sears a monté l’une des plus importantes banques de données du monde

PAR ANNICK DUCHATEL


«Souffle à deux heures!» Au large d’Anticosti, le Zodiac vire dans un bouillon d’écume. Alain Carpentier, notre guide de la Station de recherche des îles Mingan, ne paraît nullement gêné par les remous, tandis que les huit touristes se cramponnent pour ne pas basculer dans l’eau glaciale malgré cette fin juillet 2005, clémente sur la Côte-Nord. A l’approche de la baleine, Alain Carpentier coupe le moteur pour ne pas l’incommoder: elle dépend de son ouïe pour s’orienter et communiquer.

«C’est Fleuret, une fidèle; on la voit chaque année dans le golfe», explique-t-il dès qu’elle lève sa nageoire caudale pour sonder.

La queue est un spectacle très attendu: c’est la signature de la baleine, sa carte d’identité, aussitôt photographiée et datée. Pour Fleuret, rorqual à bosse femelle d’environ 20 ans, le signe distinctif est une croix longue et fine qu’on dirait tracée à la pointe de l’épée sur le lobe gauche.

Elle n’est pas seule: un gros mâle, tout de suite identifié comme Lester Boy, l’escorte. Et, serré contre son flanc, nage un baleineau.

«Ça fera plaisir à Richard», ajoute le guide en parlant de son patron qui doit être en train de boucler son sac à dos pour l’Islande. Une naissance dans le golfe, c’est la vie qui continue!

Depuis qu’il a fondé la Station de recherche des îles Mingan (le MICS, selon l’acronyme anglais), Richard Sears a vu défiler des familles entières de baleines. «Parfois, dit-il, on a connu la grand-mère, la mère et la fille, qui se transmettent des traits génétiques particuliers. Comme Ebène et sa fille Nocturne, qui ont une nageoire caudale entièrement noire. Mais on n’est jamais sûrs de revoir les baleineaux l’année suivante. Ils peuvent avoir été tués par des épaulards ou lors d’une collision avec un bateau.»

Richard Sears a été le premier à entreprendre une étude de longue haleine sur les baleines bleues du Canada. Grâce au système de photo-identification qu’il a mis au point, il a pu constituer un catalogue de plus de 400 individus dans l’Atlantique Nord. Sans compter plus de 300 observations dans la mer de Cortez, en Basse-Californie, où il se rend chaque année en mars pour étudier leur mode de reproduction. Son mémoire, paru en 2002, a amené Ottawa à prendre conscience de la menace qui pèse sur les bleues des eaux canadiennes et à mettre en place un plan de repeuplement. Une petite victoire pour celui qui a pris, dès l’enfance, fait et cause pour ces fragiles colosses.

Né à Paris d’une mère française et d’un père américain, consul à Marseille, le jeune Richard vient souvent à Boston rendre visite à la famille. Il a cinq ans quand, au large de New York, les passagers du paquebot aperçoivent des baleines. «Je suis monté sur le bastingage pour mieux les voir, et un steward s’est précipité pour m’enlever de là. Pour me punir, ma mère m’a enfermé toute la journée dans la cabine!»

Adolescent, il s’oriente vers des études de biologie. Un été, il embarque sur une goélette, direction Porto Rico, pour une initiation au travail en mer. C’est le coup de foudre: passer sa vie à mener des recherches théoriques à l’université, très peu pour lui. Il lui faut le grand large! «Il y a des scientifiques qui se contentent d’un savoir académique, mais ce sont souvent les aventuriers qui sont au début des choses», dit aujourd’hui ce grand gaillard de 54 ans, au hâle de loup de mer.

En 1976, il accompagne une équipe d’archéologues aux îles Mingan. «A l’époque, il n’y avait pas de ponts pour aller à Havre-Saint-Pierre. Il fallait descendre dans les rivières en véhicule tout-terrain.» De l’île Nue, il observe pendant une heure ou deux un petit rorqual en train de s’alimenter. «C’était sauvage, la grande aventure, l’endroit idéal pour faire des études in situ.» Sans le savoir, il venait de trouver le terrain de jeu de sa future station.

Moteur à l’arrêt, le Zodiac attend la remontée des baleines à bosse: en général, elles ne restent sous l’eau que quelques minutes. Enfin, on aperçoit leur souffle, mais notre présence semble les laisser totalement indifférentes. Alors, aujourd’hui, pas de sauts dans les airs, pectorales blanches dressées?

«Hier, on a eu droit à tout un spectacle, dit Alain Carpentier. Un jeune mâle a fait des bonds devant le bateau pendant 40 minutes!»

Ces sauts servent parfois à les débarrasser des parasites, mais ils constituent surtout un moyen de communication. Les rorquals à bosse sont réputés pour leur curiosité. Il n’est pas rare que cinq ou six d’entre eux entourent une embarcation. Les mères emmènent leurs petits voir les bateaux. C’est le cas de Nocturne, bien connue pour sa familiarité. Un jour, raconte Richard Sears, elle a «caressé» de sa pectorale l’hélice d’un bateau. Résultat: une encoche… pour l’hélice!

Aurons-nous la chance d’entrevoir la mythique baleine bleue, le plus gros animal de la création avec ses 25 mètres de long et ses 100 tonnes? Pas sûr: ces géants gris (et non bleus) ne se sont presque pas montrés de l’été.

La radio grésille. «Mistral à Twister!» Twister, c’est le nom de notre canot pneumatique. On nous signale la présence d’un groupe de rorquals communs. Alain Carpentier calcule leur position au GPS et vire de bord. Bientôt, on entend le souffle, beaucoup plus puissant que celui des baleines à bosse: côté gigantisme, le rorqual commun occupe le deuxième rang après la bleue. Comme il sonde sans sortir la queue de l’eau, notre guide s’apprête à photographier les taches caractéristiques qu’il porte sur le côté de la tête.

Nouvel appel radio. Cette fois, c’est la Station. «On signale un rorqual en difficulté à l’île Quarry. Vous pouvez aller voir?» Alain Carpentier répond qu’avant d’approcher la baleine empêtrée dans des cordages et des casiers servant à la pêche, il devra déposer sa cargaison de touristes dans l’île: trop dangereux pour eux. Les mines s’allongent. Tout le monde aurait aimé assister à l’opération.

A mesure qu’on s’approche de l’archipel, on pénètre dans un banc de brume scintillante qui rampe à la surface de l’eau, gommant tous les repères. Une baleine n’y retrouverait pas son petit! Alain prend sa décision: «On rentre.» Pendant que nous cherchions notre chemin dans le brouillard, un bateau de Parcs Canada a retrouvé la captive, qui ne présentait aucune lésion grave. Deux membres de la Station accompagnaient l’équipage: eux seuls savent manier la gaffe terminée par une lame en crochet qui permet de délivrer le cétacé de son piège. Il leur faudra une heure pour y parvenir.

En 1979, quand il débarque à Longue-Pointe-de-Mingan avec une assistante, un canot pneumatique et deux tentes, Richard Sears a tout à créer. «Les parents d’un des pilotes de l’aéroclub local nous ont permis de camper sur la plage, devant chez eux. Comme je marchais pieds nus, les gens du coin me prenaient pour un hippie de la Californie! Le matin, on traînait le bateau à l’eau et, dans les îles, on prenait des notes sur les petits rorquals. Puis, grâce à des contrats, j’ai eu assez d’argent pour m’acheter un canot à moteur, un petit camion et une roulotte.»

Les années suivantes, Richard Sears loue une maison à Longue-Pointe, explore le secteur jusqu’à Anticosti et fait ses premières observations de rorquals à bosse et communs. La Station survit de manière précaire grâce à des dons privés venus des Etats-Unis. «En 1980, dit-il, j’ai dû emprunter de l’argent à l’un de mes assistants. Heureusement, on recevait parfois des dons en nature. Un jour, des chercheurs qui étudiaient le crabe des neiges nous en ont offert toute une cargaison!»

Des Québécois se joignent peu à peu à l’aventure. Aujourd’hui, la Station reçoit une aide ponctuelle d’Ottawa, mais demeure totalement indépendante. Soixante-cinq pour cent de ses revenus proviennent de la boutique du musée et des excursions en mer. «On ne deviendra jamais riches, mais moi, mon luxe, c’est de travailler avec des animaux en liberté», dit Richard Sears. Les organismes subventionnés fonctionnent de façon plus bureaucratique. Pour chaque sortie, ils doivent demander un bateau, une équipe. Cela peut prendre des semaines. D’ici là, les baleines sont loin…

Si Richard Sears voue sa vie à ces mammifères, n’y voyez rien de sentimental. «Je ne veux pas de groupie dans mon équipe», dit-il. Il préfère s’entourer de gens de sa trempe. Com-me Jean Lemire, arrivé à la Station au début des années 1980. Compagnon d’armes du fondateur, il est devenu un documentariste vedette grâce à ses expéditions sur son trois-mâts, le SEDNA IV, actuellement en mission dans l’Antarctique. «Lorsqu’il a découvert la Station et le travail en mer, il a lâché ses cours pendant six mois, raconte Richard. Ses copains étaient enragés de devoir prendre les notes pour lui…»

Chaque saison, le MICS fournit aussi à de jeunes chercheurs l’occasion de faire leurs premières armes sur le terrain.

«De juin à octobre, on est une douzaine de stagiaires à la Station», explique Frédéric Paquet, diplômé en biologie de la faune de l’Université McGill. Il a accompagné Richard Sears une semaine en Gaspésie pour observer une trentaine de bleues. «C’est un privilège de sortir en mer avec lui, dit-il. Richard a un don pour reconnaître les baleines à d’infimes détails.»

Certains considèrent Richard Sears comme le Cousteau du Québec. «Lui était plus lyrique, rétorque-t-il. Nous, nous sommes des travailleurs de l’ombre.» Trop modeste? «Non seulement la banque de données sur les mammifères marins de la Station de recherche des îles Mingan est-elle la plus vaste de l’est du Canada, mais c’est sans doute l’une des plus importantes du monde», souligne Hugues Michaud, directeur du parc de l’Archipel-de-Mingan.

Créé en 1984, le parc national partage les locaux avec la Station de recherche. «Richard Sears est un pionnier dans l’étude de ces animaux, et sa présence est un atout dans la région, ajoute Hugues Michaud. Nous unissons nos efforts pour préserver la biodiversité du grand écosystème régional de la Minganie. Le sauvetage d’une baleine au cours de l’été 2005 en est un bon exemple.»

Mais le rayonnement de la Station (qui vient d’ouvrir une antenne en France) dépasse largement le golfe du Saint-Laurent. On a vu Richard Sears et son équipe donner leur avis scientifique ou carrément s’insurger sur tous les fronts où les baleines souffrent des activités humaines: écotourisme trop intensif, captivité dans les parcs d’attractions et, bien sûr, chasse commerciale, encore interdite par le moratoire de la Commission baleinière internationale, mais pratiquée par certains pays (le Japon entre autres) sous le couvert de pêche scientifique. En 2003, Richard Sears était l’un des signataires du front commun pour un moratoire sur la prospection pétrolière et gazière dans le golfe du Saint-Laurent.

«Où elles iront, j’irai»: telle est la devise de Richard Sears. Il prévoit se rendre prochainement aux îles Cook, dans le Pacifique Sud, pour participer à la pose de balises sur des rorquals à bosse. Il compte aussi collaborer à un projet en Méditerranée et aimerait aller au large de la Mauritanie, où l’on a repéré en 2005 une baleine bleue déjà observée en Islande en 1999.

Alors que tous les grands mammifères terrestres, éléphants compris, sont en déclin accéléré, les baleines ont miraculeusement survécu. Mais pour combien de temps? Grâce à des passionnés comme Richard Sears, il existe un espoir que ces magnifiques animaux soient pour les générations à venir autre chose qu’un souvenir dans un livre d’images.

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