Elle fait danser les terrains vagues
Chorégraphe, urbaniste, femme d’affaires, la Québécoise Noémie Lafrance a mis New York dans sa poche

PAR HÉLÈNE DE BILLY


A Brooklyn, à 10 minutes de métro de Manhattan, s’étend une piscine grande comme trois bassins olympiques. Mais n’y allez pas pour nager: elle est vide. Pas d’eau, pas de cris, pas de vie. Abandonnée depuis 20 ans, elle est mangée par les herbes folles, et ses murs disparaissent sous les graffitis. Au temps de sa splendeur, la McCarren Pool pouvait accueillir jusqu’à 6800 nageurs simultanément.

Une Québécoise de 32 ans, menue, têtue, ambitieuse, a décidé de faire revivre cet espace public. Installée à New York depuis 11 ans, Noémie Lafrance crée des chorégraphies pour sites urbains. A la tête de Sens Production, la compagnie à but non lucratif qu’elle a fondée voici cinq ans, elle a monté une demi-douzaine de spectacles dans autant de lieux de la métropole américaine. En septembre dernier, après le cimetière, le parking souterrain et l’escalier du Clock Tower Building sur Broadway, elle a investi la mégapiscine avec sa troupe de danseurs.

Le défi était de taille. Pour présenter son spectacle Agora, elledevait d’abord s’assurer que le lieu réponde aux normes de sécurité. «J’ai dû négocier avec l’arrondissement, le service des parcs, l’administration municipale», explique la chorégraphe. Il faut croire qu’elle a été convaincante puisque la Ville de New York lui a déjà accordé un million de dollars pour restaurer ce lieu historique, symbole d’une certaine architecture sociale.

Sortir l’art des murs. Cheveux courts, tenue décontractée, celle que Dance Magazine a baptisée la «magicienne de la chorégraphie in situ» se présente comme la fille d’à côté, simple, directe, pas snob pour deux sous. Femme d’affaires autant qu’artiste, c’est elle qui trouve le financement pour ses projets, engage les ouvriers pour les travaux d’ingénierie, conclut les arrangements avec les édiles municipaux. «Petit à petit, constate-t-elle, ma carrière déborde vers la planification urbaine.»

Après le succès d’Agora, Noémie Lafrance se concentre sur le festival de danse qu’elle compte inaugurer en 2006, toujours à l’emplacement de la McCarren Pool. Avec la municipalité de New York comme partenaire, elle aimerait transformer la mythique piscine de Brooklyn en un site permanent qui abritera un centre récréatif et culturel. Révolutionnaire, le complexe répondra aux critères de l’artiste, qui entend bien garder la mainmise sur le contenu artistique du projet. Coût total de l’opération: 40 millions de dollars, répond-elle sans sourciller. Mais New York n’est-elle pas déjà amplement pourvue en équipements culturels?

«Le nôtre sera différent, rétorque la chorégraphe. Jusqu’ici, tous ceux qui conçoivent des théâtres ou des musées ne semblent pas s’être rendu compte que les gens de ma génération ne veulent plus s’enfermer entre quatre murs pour assister à une représentation ou regarder une exposition. Les jeunes qui ont grandi avec Internet exigent des lieux ouverts, où ils peuvent interagir avec les œuvres. C’est cela qu’il faut comprendre: l’art de demain sera contextualisé ou ne sera pas.»

Appel aux bonnes volontés.
Vêtue d’une spectaculaire robe de tulle rouge, Noémie Lafrance reprend cette idée dans le petit discours qu’elle prononce pour inaugurer le gala-bénéfice de Sens Production. Citant le sculpteur Richard Serra, elle explique que «le moment le plus important dans l’histoire de la sculpture au xxe siècle a été celui où l’on s’est débarrassé du piédestal». Rassemblés dans un immense studio, au dernier étage d’une ancienne fabrique dont les fenêtres donnent sur la rivière Hudson, les invités de Noémie savent de quoi elle parle. La majorité a vu ses spectacles et adhère à sa vision d’un art ouvert sur le monde et ancré dans la cité.

Ils ont payé entre 250$ et 10000$ pour assister à cette soirée du 16 juin 2005. Ils savent que les fonds recueillis iront à la production du spectacle de danse Agora, lequel débouchera sur la réfection de la piscine McCarren. Dans le programme de la soirée, on peut lire un mot du maire Michael Bloomberg, ravi de ce projet qui va marquer «la réouverture d’un lieu public important pour la collectivité». Parmi les personnes présentes: des gens d’affaires, des fonctionnaires municipaux, des mécènes, ainsi que le Délégué général du Québec à New York, Michel Robitaille, grand admirateur des réalisations de la boursière du Conseil des arts du Canada.

Chorégraphie pour W.-C.
Elle en a fait du chemin, Noémie Lafrance, depuis le jour de 1994 où, intrépide et sans le sou, elle a débarqué dans la Grosse Pomme. Née à Rivière-du-Loup, ayant grandi dans l’Outaouais, la jeune femme a toujours «rêvé gros». Père musicien, mère hippie, beau-père informaticien : elle a été élevée par des adultes qui ont encouragé ses dons d’artiste et sa fantaisie. A 18 ans, elle était déjà reconnue pour ses idées farfelues et son esprit rebelle. Aux Ateliers de danse moderne de Montréal, son professeur Hélène Blackburn se rappelle le jour où elle est arrivée avec une cuvette dénichée dans une ruelle. «Elle avait trouvé le moyen de surprendre tout le monde en créant la seule chorégraphie pour W.-C. qu’il m’ait jamais été donné de voir!»

La directrice artistique de la compagnie Cas public se souvient également lorsque Noémie, alors âgée de 20 ans, a annoncé qu’elle partait à New York étudier à l’école de danse de la célèbre Martha Graham. «On la trouvait prétentieuse parce qu’elle n’était pas la plus forte techniquement de la classe. Pour ma part, j’ai été heureuse, mais pas surprise, de voir qu’elle a réussi à faire sa place dans la jungle new-yorkaise. Noémie possède une énergie à la hauteur de ses ambitions.»

A son arrivée à New York, elle étudie certes chez Graham, mais, surtout, elle exerce 36 métiers, fréquente les chiffonniers, fabrique des costumes de scène pour ses amis. De fil en aiguille, elle démarre sa propre compagnie de vêtements pour danseurs. L’entreprise grossit jusqu’à atteindre un chiffre d’affaires de près d’un million de dollars. La compagnie distribue alors ses produits à 300 magasins à travers le pays. Mais il faut choisir entre la sécurité d’un business prospère et une hypothétique carrière en art. Noémie Lafrance n’hésite pas. En 2000, elle vend son entreprise de vêtements et, avec les profits, fonde Sens Production.

Un an plus tard, elle éblouit lacritique new-yorkaise avec Descent, une œuvre conçue et créée dans l’escalier en spirale ovale du Clock Tower Building, à Manhattan. D’une grande beauté, le spectacle évoque l’intimité féminine un peu à la façon des peintres impressionnistes. Repris à guichets fermés les deux années suivantes, Descent a valu à Noémie Lafrance un prix Bessie pour la chorégraphie.

«Le succès de Descent a vraiment été le tournant de ma carrière», reconnaît la chorégraphe, dont l’une des dernières œuvres, Noir, s’inspire de l’atmosphère trouble des films noirs américains des années 40. Réalisé dans le cadre de la Biennale du Whitney Museum en 2004, Noir a été présenté dans un stationnement intérieur du Lower East Side à des spectateurs qui étaient invités à regarder le spectacle à travers le pare-brise de leur voiture.

Revenir à Montréal par la grande porte.
Borsalino, imperméable et costume sombre pour les hommes; robes fluides et vestes courtes pour les femmes. Dans Noir, les danseurs évoquent des situations familières pour qui a vu de ces films inquiétants avec Rita Hayworth, Joan Fontaine ou Joan Crawford. Car, si Noémie Lafrance entraîne son public dans des lieux inusités, elle tient aussi à lui raconter une histoire à travers un théâtre d’images sans paroles, mais jamais abstrait. «Mon travail est très cinématographique, explique-t-elle. D’ailleurs, mes spectacles ressemblent à des plateaux de tournage. Quand je décide d’investir un stationnement ou une cage d’escalier avec mes danseurs, je n’ai ni coulisses, ni loges, ni éclairages, ni consoles. Rien. Je dois partir de zéro chaque fois. Alors oui, ça ressemble au tournage d’un film… sauf qu’on n’a pas les mêmes budgets.»

A la base de sa démarche, il y a le souci de préserver le côté humain des espaces publics. Car à l’heure d’Internet la question se pose: existe-t-il un lieu d’échanges en dehors de l’écran virtuel? Artiste, chorégraphe, planificatrice urbaine, utopiste, Noémie Lafrance fait le pari que les vraies rencontres existent encore. Elle milite en faveur du retour au partage intellectuel, au contact physique, au coude à coude dans ces endroits du «vivre ensemble» que les Anciens appelaient agora. Jusqu’à maintenant, peu de gens ont entendu son plaidoyer en dehors de New York. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’aimerait pas présenter Noir à Montréal. Comme tous les exilés, m’a confié un de ses proches, elle rêve de revenir au pays par la grande porte. Mais, pour l’instant, la self-made woman préfère se concentrer sur ses défis new-yorkais. Et, jusqu’à nouvel ordre, comme elle le dit à la blague, «il n’y a pas de vacances pour madame Lafrance.»

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