Changer de cap
Refaire sa vie? Un Québécois sur deux en rêve… ou l’a déjà fait.

PAR ISABELLE PAUZÉ


En 1984, un diplôme de psychologie en poche, Julie Bergeron s’engage à fond dans la cause des femmes victimes de violence conjugale. Pendant six ans, elle va les aider, elles et leurs enfants, dans des maisons d’hébergement – un travail très dur, qui finit par la miner sur le plan émotionnel.

«Je trouvais très difficile de perdre tout contact avec des gens avec lesquels j’avais créé des liens. Ce n’était pas pour moi», explique la Montréalaise, maintenant âgée de 44 ans.

L’autre grande passion de Julie, c’est le bricolage. En 1990, elle reprend le chemin de l’école pour devenir… électricienne! Aujourd’hui à l’emploi de la Ville de Montréal, elle ne voit que des côtés positifs à ce virage professionnel:

«Je m’épanouis complètement dans mon travail, même s’il est physiquement plus exigeant.»

Brigitte Terrault*, 34 ans, a pour sa part étudié la photographie et travaillé cinq ans comme professionnelle, avant de comprendre que ce métier ne la comblerait jamais. Misant sur son amour pour les enfants, elle est devenue enseignante au primaire.

«J’ai tout quitté pour retourner aux études. Maintenant, je suis parfaitement heureuse avec les enfants de ma classe», affirme la prof de Sainte-Julie.

Insatisfaites de leur existence, Julie Bergeron et Brigitte Terrault ont opté pour le grand chamboulement. Et vous, avez-vous déjà rêvé de changer de vie? A cette question, la moitié des Canadiens interrogés par la firme Léger Marketing pour le compte de Sélection ont répondu oui – 23% l’ayant déjà fait (les Acteurs) et près de 27% souhaitant y parvenir (les Rêveurs).

Face à ces deux catégories, un groupe dont la taille nous a surpris en cette époque de prétendu ras-le-bol généralisé: celui des gens que la vie comble, les Heureux. Ce bonheur n’est pas partout le même. Les Albertains disent par exemple l’avoir mérité à force de sacrifices. Pour les Québécois, ce serait aussi une question d’attitude face à l’existence…

Les Acteurs Faire table rase!

Pourquoi décide-t-on de changer?

«Parce que prendre un autre chemin, c’est se prouver qu’on est vivant, affirme le psychologue Marc Vachon, cocréateur, avec Marie Bérubé, du site oserchanger.com. Apporter des changements dans sa vie sert à découvrir d’autres aspects de soi.»

Mais c’est aussi le signe d’un profond changement social. «Ce genre de sondage n’aurait eu aucun sens pour mes grands-parents, ou même mes parents, observe Robert Glossop, de l’Institut Vanier de la famille. Parce qu’il part du principe que le changement est possible. Et que le choix, ou du moins l’illusion du choix, existe.»

Illusion ou pas, les Acteurs que nous avons interrogés ont tous, un jour ou l’autre, saisi l’occasion de casser la routine. Las de la rumeur urbaine, ils sont partis à la découverte du campagnard qui sommeillait en eux. Ou tout balancé par-dessus bord pour suivre une flamme. Ah! l’amour… Un domaine dans lequel les Québécois se distinguent puisque 8% des Acteurs, soit deux fois plus qu’ailleurs au Canada, disent avoir remis les compteurs à zéro à la suite d’une rencontre.

Mais ce qui active principalement le virus du changement, c’est le travail. Trente-neuf pour cent des Acteurs interrogés ont fait le grand saut pour des raisons professionnelles – changement de carrière, lancement d’une entreprise, retour aux études… Ces ambitieux sont principalement des hommes et des jeunes (25-34 ans).

Pourquoi franchissent-ils le pas alors que beaucoup d’autres ne font qu’en rêver? Parce que l’Acteur a souvent une bonne estime de soi et une bonne connaissance de ses capacités, constate Marc Vachon. Une opinion que ne contredira pas Marie-Chantal Larivière*, 48 ans, de Québec. Le changement, cette gestionnaire de la fonction publique en a fait sa religion. Voyage de coopération au Sénégal, séjour de six mois dans le sud de la France, année sabbatique: elle a tenté toutes les expériences et s’en réjouit.

«Avant de trouver un nouveau poste, je fais le vide en prenant le large pendant un an! Je peux vous dire que cette formule me donne des ailes!»

La nature du travail a changé, elle aussi. La perspective de «l’emploi à vie» a disparu, observe Marc Vachon. Le travailleur n’hésite pas à aller voir ailleurs s’il estime mériter mieux.

Un autre bon quart des Acteurs est aiguillé par le désir de contempler d’autres horizons: aller vivre à la campagne, dans une autre ville, une autre région, se rapprocher d’amis ou de parents… Ou voir du pays et, dans ce cas, s’éloigner de ceux qu’on aime.

Afin de poursuivre son rêve de faire avec le Cirque du Soleil des tournées qui l’ont menée de l’Australie à la France en passant par Singapour et la Nouvelle-Zélande, Nathalie Marchand, 27 ans, a laissé derrière elle sa famille et son amoureux.

«Lorsque je prends la décision de changer de spectacle, je vis de nouveaux défis, j’apprends de nouvelles choses et je rencontre de nouvelles personnes», confie la chef costumière, actuellement installée au Mexique.

Mais le plus surprenant, c’est que, quand on leur demande ce qui a rendu  le changement possible, 25% des Québécois ont cette réponse troublante: rien. «On l’a fait, c’est tout.» Un peu comme George Mallory, à qui on demandait, en 1923, pourquoi il allait gravir l’Everest: «Parce qu’il est là.»

Près des trois quarts (73%) des Acteurs affirment être plus heureux depuis leur virage à 180 degrés. Près de la moitié d’entre eux (47%) se disent en meilleure santé, et quatre sur dix (39%), financièrement mieux pourvus. Et pas moins de 69% des Acteurs affirment que leur changement s’est avéré exactement ce à quoi ils avaient rêvé. Bref, si c’était à refaire, ils n’hésiteraient pas une seconde!

Les Rêveurs Vouloir, c’est pouvoir un peu!

Un québécois sur quatre a une idée précise de ce qu’il ferait si… S’il avait le courage, s’il osait, s’il se donnait le droit. Les rêveurs ne manquent pas d’imagination ni de moyens, mais peut-être d’un élan, d’un brin d’audace pour concrétiser leurs projets, qui demeurent au stade du souhait.

Pour certains, le rêve est sur le point de devenir réalité. Yves Rollin, 37 ans, est opérateur de machinerie lourde. Mais, d’ici deux ou trois ans, il pourrait bien réussir enfin à gagner sa vie en exploitant, avec sa femme et leurs deux filles, sa ferme ovine de Notre-Dame-de-la-Paix, en Outaouais. «Actuellement, nous avons 125 brebis, dit-il. Pour arriver à ne vivre que de la ferme, il en faudrait 400.»

Quels projets caressent les Rêveurs? Beaucoup rêvent de refaire carrière, d’autres aimeraient plutôt changer de décor. Pour les Québécois par exemple, c’est la campagne: le petit cottage blotti dans les champs fait fantasmer près de 10% d’entre eux, et même pas 3% du reste de la population canadienne. Chantale Picard, 43 ans, de Melocheville, rêve d’acheter une terre pour y vivre avec sa famille. Les problèmes de santé de son mari ont convaincu cette mère au foyer de se préoccuper davantage de l’alimentation des siens: «On ne sait pas ce qu’il y a dans notre assiette. Une terre nous permettrait de faire pousser nos légumes, d’élever nos poules et nos veaux, et d’être en meilleure santé.»

Autre point fort du Québécois: le rêve d’évasion. Il irait partout… sauf ailleurs au Canada: 26% des Albertains et 23% des gens des Prairies aimeraient refaire leur vie dans une autre province, contre seulement 3% des Québécois. Mais, si c’est pour rester au Québec ou pour carrément franchir les frontières, alors là, «toujours prêt»! Patricia Girard, de la Montérégie, rêve de régions éloignées pour travailler et emmener ses enfants. Quant à Kevin Rouleau, de Montréal, il déménagerait volontiers dans un autre pays: «Je ne suis pas né pour ne voir qu’un coin de planète.»

Pourquoi les Québécois sont-ils si nombreux à avoir envie d’aller voir ailleurs? Marc Vachon y voit la marque de la fibre itinérante des Québécois, ces champions du déménagement.

«Mais on peut dire aussi que les Québécois se sentent un peu à l’étroit sur cet îlot francophone d’une Amérique dans laquelle ils se reconnaissent peu», ajoute Gérard Duhaime, qui enseigne la sociologie à l’Université Laval.

En fait, ce dont rêvent les Québécois, et surtout les Québécoises, c’est d’améliorer leur qualité de vie (26%). Comme Linda Bossé, de Montréal, qui cherche à équilibrer vies personnelle et professionnelle en travaillant moins et en passant plus de temps avec sa famille.

Les Québécois se démarquent ici très fortement des provinces anglophones, où l’on rêve principalement de nouvelle carrière: les anglophones souhaitent deux fois plus souvent que les francophones (20% contre 10%) effectuer un virage professionnel – la championne étant l’Alberta avec 32%.

Ce qui ravit Marc Vachon dans ces résultats, c’est que les motivations financières sont la plupart du temps très secondaires: seulement 5% des rêveurs souhaitent faire plus d’argent ou encore gagner à la loterie. «Les gens réalisent que la consommation et l’argent ne sont pas si importants», se réjouit le psychologue.

Mais le désir de changement, aussi fascinant soit-il, est hypothéqué par bien des obstacles (voir tableau ci-contre). «Il va de soi que les personnes anxieuses seront moins enclines au changement, croit Marc Vachon. Elles auront plus de difficulté à faire le deuil de certains éléments de confort, tant matériels que psychologiques.»

Malgré tout, 72% des Québécois auxquels on a posé la question sont persuadés dur comme fer que leur rêve deviendra un jour réalité!

Les Heureux Carpe diem…

La vie les ravit. Ils l’abordent avec sagesse et sérénité, s’estiment chanceux d’avoir ce qu’ils ont. Et tant pis pour les jeunes, comme le démontre notre sondage: plus on vieillit, plus on est heureux! Après 55 ans, la proportion de ceux qui se disent tout à fait épanouis atteint 70%. Ce sont le plus souvent des retraités (67%). Suzanne Fortin, 69 ans, coule des jours paisibles à Saint-Sauveur après avoir travaillé toute sa vie dans des bureaux. Elle n’hésite pas à dire que sa vie la comble entièrement. «Tout ce que j’ai résulte d’une vie de travail», reconnaît-elle. Un autre groupe important de ces gens heureux est constitué… des femmes au foyer (73%)!

«La maturité amène une forme de sagesse, commente le psychologue Marc Vachon. Souvent, quand on est parvenu à un certain âge, on se dit qu’on a accompli ce qu’on voulait, et on se contente davantage de ce qu’on a.

L’andragogue France Quenneville va dans le même sens: «Plus on est âgé, plus on a des habitudes ancrées, qui nous satisfont, donc moins on est porté à changer. On a une préférence pour la stabilité.»

Pourquoi les répondants heureux sont-ils si enchantés de leur existence? Le tiers disent tirer leur bonheur de leur vie de famille ou de leur vie domestique. Trente-deux pour cent trouvent leur mode de vie plaisant et 22% considèrent qu’ils font ce qu’ils ont envie de faire. Près d’une personne heureuse sur cinq trouve son bonheur dans un travail satisfaisant. Patrick Valée, de la Montérégie, ne désire rien de mieux que de faire son métier de mécanicien industriel et de vivre entouré de sa famille. Sylvie Mousseau, une informaticienne des Laurentides, observe et apprécie chaque petite chose.

«Quand on se connaît bien, que nos besoins sont comblés et que notre vie est suffisamment variée, on n’a pas le goût de bouger», dit Marc Vachon.

Notre sondage confirme une chose en tout cas: l’argent ne fait pas le bonheur. Les répondants gagnant moins de 20000$ par an sont aussi nombreux à se déclarer heureux que ceux qui en gagnent plus de 80000$.

Si le bonheur semble venir seul, il semble aussi qu’il faille lui laisser le temps. En attendant, les eaux sont parfois tumultueuses: le quart des répondants de moins de 35 ans nous ont dit qu’ils avaient fait fausse route dans leur choix de carrière et qu’il leur fallait ajuster le tir. Un choix difficile, parfois déchirant, mais nécessaire.

Pour retourner à l’école, Julie Bergeron, l’ancienne psychologue devenue électricienne, a dû vider son compte-épargne, vendre sa voiture et prendre une colocataire. Elle ne regrette rien et n’a qu’un conseil à donner à ceux qui voudraient s’engager dans cette voie: foncez! «Il n’y a rien de mieux que la découverte», affirme-t-elle avec conviction.

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