«Je ne suis pas un Héros.»
Plus de trois ans après son vol plané historique, que pense Robert Piché de sa mésaventure?

PAR LUC BOUCHARD


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Il aura fallu plus de trois ans aux autorités portugaises (GPIAA) pour rédiger un rapport de 103 pages auquel ont participé quatre pays : Le Portugal, où a eu lieu l’incident ; le Canada, la base d’opérations d’Air Transat ; l’Angleterre, où Rolls-Royce construit ses moteurs ; et la France, où l’Airbus A330 est assemblé.

Sélection : Que pensez-vous du rapport ?
Robert Piché : Je suis assez à l’aise avec ses conclusions : personne n’est mort et personne n’a été accusé. D’ailleurs, le but d’un rapport n’est pas de porter des accusations, mais d’émettre des recommandations afin d’éviter qu’une situation se reproduise. Sur ce plan, j’estime qu’ils ont fait leur travail.
J’aurais bien sûr aimé que le rapport soit un peu plus explicite, qu’il mettent l’accent sur le facteur humain.

Sélection : Vous revenez souvent sur le facteur humain. Qu’entendez-vous par là au juste ?
Robert Piché : J’ai vécu pas mal d’expériences extrêmes dans ma vie. Mais quand le témoin « advisory » du carburant s’est allumé ce soir-là, j’ai eu comme un black-out. La probabilité que l’avion le plus sophistiqué sur le marché ait une fuite de carburant massive au-dessus de l’Atlantique est tellement mince que l’information m’a décontenancé. Je me suis dit : « Ça ne se peut pas ! Mais si ça ne se peut pas, qu’est-ce qui nous arrive au juste ? » Il m’a fallu au moins deux minutes pour me ressaisir. Mais je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait, car il est impossible de perdre autant de carburant. Et puis, pourquoi là, après 4h30 de vol ? C’était si énorme que j’ai écarté la possibilité d’une panne. Mon expérience me disait que c’était impossible. Et c’était pourtant bien ce qui était en train d’arriver. Si des informations claires et nettes nous avaient indiqué une fuite massive, les choses auraient peut-être été différentes. Mais là, je ne pouvais réagir qu’en fonction des éléments disponibles. Je tentais désespérément d’analyser la situation de façon cartésienne, mais toutes les portes de sortie se refermaient sous mon nez.
D’un autre côté, plus je réalisais qu’on allait perdre le deuxième moteur, et plus l’avion approchait de l’île. Et plus on s’en approchait, plus les possibilités de s’en sortir augmentaient. C’est sûrement ce qui m’a aidé à ne pas perdre le contrôle émotionnellement. J’étais conscient que le deuxième moteur allait s’éteindre. Je savais aussi que, si je descendais à 20 000 pieds, comme l’indiquait la procédure, jamais nous n’aurions assez d’altitude pour atteindre l’île. Car nous étions encore à 100 miles de Terceira à ce moment-là. Voilà le facteur humain dont je vous parle. Quand l’être humain n’a plus d’autre choix que de basculer en mode de survie ou de mourir. Qui sait ? Si la finesse de l’avion ne nous avait pas permis de nous rapprocher de l’île en planant de cette façon, j’aurais peut-être baissé les bras. Comme l’ont sûrement fait d’autres pilotes dans une situation aussi critique.

Sélection : L’enquête soutient que, en agissant de mémoire sans consulter votre manuel de procédure, vous avez aggravé la situation en transférant du carburant de l’aile gauche à l’aile droite. C’est aussi ce que vous reprochent les médias et de nombreux pilotes.
Robert Piché : Ce soir-là, nous avons dû prendre des décisions à partir d’informations qui nous semblaient incompatibles. Il ne faut pas oublier que les chances de fuite massive au-dessus de l’Atlantique sont tellement minces que, au moment de l’incident, aucun outil de détection de fuites de carburant n’était intégré au système d’exploitation de l’A330. A aucun moment l’ordinateur ne nous a avertis que nous perdions du fioul. Il nous a avisés que le moteur droit consommait trop d’huile, et puis que nous avions un déséquilibre de carburant entre les deux ailes. Comment prendre les bonnes décisions dans ces conditions ? Surtout quand vous savez que les « bogues » informatiques sont fréquents ?
Les pilotes sont des gens cartésiens. Nous sommes entraînés à prendre des décisions rapides en fonction d’informations claires et précises. Ce n’était pas le cas ce soir-là. Du coup, si la décision de nous dérouter vers Terceira était une bonne décision, celle de transférer le carburant ne l’était pas. Quant aux autres pilotes, j’aurais aimé les voir à ma place…

Sélection : Comment avez-vous fait pour ne pas céder à la panique ?
Robert Piché : Le seul crédit que je suis prêt à m’accorder dans cette histoire, c’est d’avoir été en mesure de profiter de la formidable poussée d’adrénaline qui m’a envahi quand le deuxième moteur s’est éteint. J’ai entendu dire que les montées d’adrénaline étaient proportionnelles à la gravité de la situation. A ce niveau, je crois que nous vivions le pire de tous les scénarios, tant sur le plan humain que professionnel.

Sélection : Vous avez dit que vous vous êtes senti comme un surhomme ?
Robert Piché : L’avion a plané pendant 18 minutes… et moi aussi ! Pour réagir de façon cohérente en pareille situation, l’être humain doit aller chercher un niveau de concentration extrême. Ses sens doivent fonctionner à 150 pour 100. J’étais donc si concentré que l’avion et moi ne faisions plus qu’un. La machine était moi, et moi j’avais des ailes. Plus rien ne m’importait. Le sens de la réalité n’existait plus. Face à la mort, les règles qui gèrent habituellement nos vies n’ont plus la même valeur. Soit je m’accrochais à la vie, soit je mourrais. Je n’ai jamais vécu quelque chose de semblable. Pendant ces 18 minutes, j’ai ressenti une confiance sans bornes en mes moyens. Je suis allé puiser au plus profond de moi la force de survivre.
Voilà pourquoi je suis convaincu que la prison m’a aidé. J’avais une référence. Il y a beaucoup de similitudes entre les deux événements. En prison, j’étais enfermé… comme dans un cockpit. En prison, je me suis retrouvé dans des situations que jamais je n’aurais pensé vivre. Pendant 18 minutes, j’ai fait planer un avion de 155 tonnes sans moteurs. Une chose que je n’aurais jamais imaginée…

Sélection : Que devraient retenir les gens de votre mésaventure ?
Robert Piché : Qu’il ne s’agit surtout pas d’un geste héroïque. Que nous étions des gens ordinaires dans une situation extraordinaire. Des gens qui, grâce à leurs bagages personnels et professionnels, ont eu la chance énorme de se tirer d’une situation périlleuse. J’aimerais aussi que les gens retiennent que, si la vie n’est facile pour personne et qu’il nous arrive à tous de vivre des expériences difficiles, chacun possède en lui le courage de continuer.

Sélection : Vous êtes le seul membre d’équipage du vol 236 à parler ouvertement de l’incident. Vous avez encore des contacts avec les autres ?
Robert Piché : Je les croise régulièrement. Ils travaillent tous encore dans le domaine de l’aviation. Chacun a vécu cela de façon différente. Nous avons tous cherché à nous remettre de nos émotions d’une manière ou d’une autre. Une des filles, célibataire au moment du vol, a rencontré quelqu’un deux mois après et s’est aussitôt mariée avant de tomber enceinte. Une autre est partie faire le tour du monde. Chacun, a sa manière, à cherché à évacuer son stress. Cela dit, il y aura toujours une complicité entre nous. Celle des gens qui ont partagé quelque chose d’extraordinaire.

Sélection : Vous avez fait le tour du monde et de la prison. Vous avez conduit des taxis dans le Grand Nord et convoyé des avions vers l’Asie. En plus de sauver la vie de 300 passagers, vous avez coécrit, un livre à succès et, bientôt, une mini-série retracera votre vie au petit écran. Votre vie ressemble à un roman d’aventure, non ?
Robert Piché : Ma vie n’est pas un roman, c’est ma vie ! Quand j’étais petit, je rêvais de faire le tour du monde. Ce qui était loin d’être gagné d’avance pour un petit gars de Mont-Joli ! Mais je me suis accroché à mon rêve. Et puis, grâce à ma passion de l’aviation, j’ai pu joindre l’utile à l’agréable. J’ai donc beaucoup voyagé. Mais comme la carrière de pilote n’est jamais de tout repos, j’ai aussi connu mon lot de hauts et de bas… et de grandes périodes d’inactivité.

Sélection : Vous avez eu peur pendant ces 42 minutes au-dessus de l’eau ?
Robert Piché : Pas vraiment. Car je n’en ai pas eu le temps. En fait, le vol 236 m’a appris que l’être humain ne peut avoir peur que des choses qu’il connaît. Je m’explique : quand, en voiture, vous évitez de peu un accident, vos nerfs vous lâchent quelques secondes après. Vous commencez à trembler, car vous avez eu très peur et que vous connaissez les risques liés à la conduite. Or nous, nous avons vécu quelque chose qui nous était complètement inconnu. D’un côté, j’étais porté par mon instinct de survie. De l’autre, je ne comprenais rien de ce qui m’arrivait. Même l’idée que nous foncions vers la mort était floue. Car, tant et aussi longtemps que l’avion était dans les airs, nous n’étions pas en train de mourir. C’est pareil quand tu rentres en prison. Tu ne te dis pas que tu vas crever, tu te dis que tu vas te battre jusqu’à la fin. Peu importe ce qui arrive. Peu importe si tu te fais tabasser tous les jours. C’était la même chose au-dessus de l’eau. Tant que nous étions dans les airs, nous étions encore en vie. Et tant que je n’avais pas rendu mon dernier souffle, je n’avais pas le temps d’avoir peur.

Sélection : Et la chance, dans tout ça ?
Robert Piché : Je sais que les gens me considèrent comme un héros, mais, moi, j’ai tout simplement l’impression d’avoir été épargné ce soir-là. Tous les facteurs chance étaient réunis pour que l’appareil atteigne l’île. Je ne parle pas de faire atterrir l’avion; ça, c’est mon travail. Je parle du fait d’atteindre l’île, ce qui n’a rien à voir avec mes compétences ou mon expérience. Il fallait que les astres soient drôlement bien alignés pour que l’on s’en sorte de cette manière.
Ai-je une bonne étoile ou un ange gardien? Un autre pilote aurait-il été aussi chanceux? Je suis peut-être le seul des commandants de la flotte d’Airbus 330 d’Air Transat dont le parcours de vie est, disons, non conventionnel, et sûrement le seul qui n’avait aucun intérêt à ce que son passé soit étalé sur la place publique. Alors, pourquoi moi? C’est la grande question. Mais, aujourd’hui encore, j’ai l’impression de vivre sur du temps «emprunté». Cet aspect de la spiritualité est très important à mes yeux. Je ne suis ni un héros ni un extraterrestre, mais un être humain qui a été confronté à une situation extraordinaire.

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