Fauves en liberté
Le meilleur ami de lhomme peut devenir le pire cauchemar de votre enfant
PAR JIM HUTCHISON
En mai 1999, Zack Pichor, quatre ans, joue dehors avec un camarade, tandis que son père, Randy, répare la terrasse de leur maison. Arrive le chien dun voisin, qui commence à lui lécher la figure. Quand Zack tente de le repousser, lanimal, un croisement de husky, le renverse par terre et, à cheval au-dessus de lui, referme ses puissantes mâchoires sur son crâne et se met à secouer le garçon comme une poupée de chiffon. Lenfant hurle, mais son père ne lentend pas. Cest une voisine, témoin de lattaque, qui force le chien à lâcher prise.
«Vite! Appelez le 911, crie-t-elle au père. Votre fils a la tête à moitié arrachée!» Randy laisse tomber ses outils et se précipite vers lenfant couvert de sang.
Zack na pas perdu connaissance, mais il a subi 14 morsures qui nécessiteront de multiples points de suture aux urgences de Squamish, en Colombie-Britannique.
Sans compter une chirurgie plastique pour reconstruire son oreille droite, presque complètement arrachée. Lattaque na pourtant duré que quelques secondes. Le chien a été euthanasié, mais les Pichor ont réclamé des dommages et intérêts: ce nétait pas la première fois que lanimal séchappait de lenclos de ses propriétaires.
On dispose de peu de statistiques sur les morsures de chiens au Canada. Toutefois, un sondage national commandé par Readers Digest montre que, sur 1211 répondants, environ 29 pour 100 ont déjà été mordus ou connaissent des enfants qui lont été. Une enquête de Santé Canada auprès des urgences des hôpitaux canadiens a révélé que 57 pour 100 des victimes de morsures avaient moins de 10 ans. Une étude, plus restreinte mais plus détaillée, a établi que 71 pour 100 dentre elles connaissaient lanimal et que 26 pour 100 vivaient avec lui.
Selon les Centres américains de prévention des maladies (CDC), le problème semble aller en saggravant. Entre 1986 et 1996, les morsures de chiens nécessitant un traitement médical ont augmenté de 37 pour 100 aux Etats-Unis. Et, si lon en croit Michael OSullivan, directeur de la Société protectrice des animaux et de lenvironnement du Canada, les chiffres seraient comparables chez nous.
Steve Noonan, un vétérinaire de la Nouvelle-Ecosse, soupçonne cette recrudescence dêtre liée à la popularité actuelle des gros chiens: «Ce nest pas que les petits mordent moins, mais ils ne sont pas capables dinfliger des blessures aussi graves quun berger allemand ou un golden retriever.»
Laissés en liberté autour de jeunes enfants, des chiens potentiellement agressifs comme les pitbulls, rottweilers et dobermans sont des bombes en puissance. «Le nombre de pitbulls a beaucoup augmenté dans notre quartier, constate une mère de Colombie-Britannique. Les gens qui les achètent sont souvent inconscients du danger quils représentent.» Son fils de cinq ans sest fait mordre en septembre 1998 par un pitbull sans muselière quil avait voulu caresser.
Steve Noonan pense que la seule solution est dimposer un plus grand sens des responsabilités aux propriétaires et de mieux mettre en garde les enfants. Il donne lexemple en allant enseigner la meilleure manière de ne pas se faire mordre dans les écoles de la région de Halifax.
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Eduquer les maîtres et les enfants Dans son rapport de 1999 sur la mort de la petite Dariane Blouin, tuée par un husky, le coroner Pierre Brochu rappelait que 65 pour 100 des 117 000 personnes mordues par des chiens chaque année au Québec sont des enfants de moins de 10 ans. Pour enrayer ce fléau, il formulait un certain nombre de recommandations : 1. Aux municipalités, il demandait dharmoniser la réglementation sur la surveillance des animaux domestiques et daffecter une partie des revenus provenant des frais denregistrement des chiens à léducation des propriétaires et à celle des enfants (dans les garderies, les terrains de jeux, etc.). 2. Il incitait vivement le ministère de lEducation à enseigner aux enfants, dès la maternelle, les règles de base à suivre en présence dun chien (ne jamais le flatter avant den avoir demandé la permission à son maître, se rappeler que la gueule de lanimal est à la hauteur du visage de lenfant, etc.). 3. Aux responsables de la santé publique et des services sociaux, il demandait de poursuivre leur travail de prévention auprès des enfants et de mettre sur pied des programmes déducation pour les propriétaires de chiens, les éleveurs et la population en général. Source: Bureau du coroner |
En visite chez une amie en 1996, Christine Hunter, de Rockland en Ontario, na quitté son fils des yeux que quelques secondes. Le temps pour Jamie, un enfant de cinq ans élevé avec un labrador, de se précipiter vers le dalmatien de la maison pour lui offrir un os. Lanimal lui a attrapé loreille et la mordu jusquau sang. «Nous avons eu de la chance, dit Christine. Cela aurait pu être aussi bien au visage.»
«Cest effrayant de voir comment les gens laissent leurs enfants caresser ou prendre dans leurs bras un chien quils ne connaissent pas, dit Steve Noonan. Mordre est la seule défense dun animal qui se sent menacé. Il faut toujours faire très attention, même avec son propre chien.»
Le 30 janvier 1999, Andrea Buckett fait une sieste dans la maison de ses parents, à Toronto. Son bébé, Cameron, qui na que 14 jours, dort dans une autre pièce. Soudain, les hurlements de sa tante la réveillent en sursaut. Elle bondit de son lit, court vers son bébé et manque de sévanouir en le voyant la tête meurtrie et couverte de sang.
Son propre chien et celui de ses parents, tous les deux des bergers allemands, sétaient introduits dans la chambre par la porte laissée ouverte et sen étaient pris à lenfant.
Cameron ne doit la vie quaux six heures de travail acharné des médecins de lHôpital pour enfants de Toronto. Les deux chiens ont été euthanasiés, et le bébé est maintenant totalement remis de ses blessures. Mais Andrea a un conseil à donner aux autres parents:
«Ne laissez jamais de jeunes enfants seuls avec un chien, quel quil soit. Nous avions une confiance totale en ces deux bêtes.»
Les attaques de chiens du genre pitbulls ne sont pas les plus fréquentes, mais ce sont souvent les plus graves. Le 11 janvier 1999, Jeff Comeau, de lOntario, retrouve son fils de cinq ans, Thomas, gisant devant la maison dans un banc de neige rougi par le sang. Deux rottweilers viennent de lattaquer. Son corps presque nu est couvert de morsures, et son bras gauche ne tient plus que par quelques lambeaux de chair. Six médecins de lHôpital pour enfants de louest de lOntario mettront près de huit heures à suturer ses blessures.
Accusés de négligence, les propriétaires ont fini par admettre que leurs chiens réussissaient parfois à se débarrasser de leurs colliers pour aller vagabonder dans le quartier. Ils seront acquittés après une journée de délibérations, sous prétexte que, le jour du drame, ils avaient laissé les chiens dans un hangar fermé et que les deux rottweilers navaient jusque-là jamais mordu personne. Un de leurs amis avait laissé séchapper les deux bêtes par inadvertance.
Une autre affaire a soulevé lindignation publique: en mai 1998, à Oshawa, en Ontario, Dale Howie, un garçon de 12 ans, est attaqué par le chien de son voisin, un rottweiler de 45 kilos. Le chien lui enfonce les dents dans le bras et le traîne dans la rue. Lenfant parvient à séchapper, mais, deux semaines plus tard, lanimal le renverse à nouveau et le mord cette fois à lintérieur de la cuisse. Dale hurle au secours en essayant de se protéger le visage et le cou.
«Il voulait me tuer, dit-il. Si un voisin nétait pas intervenu, je serais mort.»
Le propriétaire du chien, David Cooke, qui a refusé de faire tuer lanimal, reçoit lordre de le garder muselé en public. Il nacceptera de faire euthanasier le rottweiler quaprès que Dale eut dû se sauver dans un bois pour échapper à une nouvelle attaque. «On ne peut pas accepter de voir errer dans les rues des chiens dangereux qui attaquent nos enfants, dit David Howie, le père du jeune garçon. Le pire, cest que rien nempêche David Cooke de se procurer un autre chien.»
La fourrière de Vancouver, comme plusieurs autres au Canada, a constaté une augmentation des ramassages de chiens dangereux. «Ce nest pas étonnant sils sont si nombreux à devenir méchants, dit Barbara Fellnermayr. Leurs maîtres les dressent à lattaque, les négligent, leur infligent de mauvais traitements et les laissent seuls, enfermés dans une cour, eux qui sont par nature des animaux hautement sociables.»
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Conseils aux parents
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«Durant les deux années précédant linterdiction, nous avons eu 18 attaques de pitbulls, dit Jamie Laflamme, de la SPCA de Kitchener-Waterloo. Depuis, seulement quatre incidents ont été recensés.»
Barbara Fellnermayr, quant à elle, voudrait quon interdise les usines à chiots «qui vendent leurs chiens au marché noir 300 $ chacun. Elles ne sont là que pour le profit, pratiquent la consanguinité entre frères et surs, font des croisements risqués et produisent des chiens instables qui peuvent devenir très dangereux.»
Les Pichor ont été horrifiés dapprendre que le husky qui avait attaqué leur fils comptait des loups parmi ses ancêtres et que dautres chiots de la même portée avaient été vendus dans le voisinage.
Si vous décidez dadopter un chien dans un refuge, évitez les animaux ayant des antécédents dagressivité. Quand Sharon Appler a choisi un animal de cinq ans, issu dun croisement avec un berger allemand, dans un refuge de Winnipeg, un employé la prévenue que ses anciens maîtres sen étaient débarrassés parce quil avait mordu un jeune enfant. Mais lanimal semblait tellement affectueux quelle a pensé que tout irait bien, dautant plus que ses propres enfants étaient déjà grands.
Une semaine plus tard, Carly, sa fille de 12 ans, jouait avec le chien dans le salon quand il la soudain mordue à la cuisse. Quelques jours après, lanimal plantait ses dents dans le bras de son mari. Le jour où il sest mis à grogner contre sa fille aînée, Sharon a dû se rendre à lévidence. Les Appler ont ramené le chien au refuge et lont échangé contre un colley.
Le 29 avril 1998, la mort à Toronto de Courtney Trempe, tué par le bullmastiff de 54 kilos dun voisin, a soulevé une telle indignation quà la fin de lenquête le jury a formulé 36 recommandations quil souhaitait voir adopter partout au Canada. On y retrouvait, entre autres, lobligation pour les maîtres de prendre un cours sur les responsabilités qui leur incombent, la création de programmes de prévention dans les écoles et létablissement dun centre provincial de recensement des morsures de chiens. De tout cela, rien na encore été fait.
Agé maintenant de huit ans, Zack Pichor fait encore des cauchemars et doit suivre une thérapie. «Ses cheveux ont repoussé sur ses cicatrices, mais les séquelles psychologiques sont toujours là, dit sa mère. Oui, nous devons apprendre à nos enfants que tous les chiens ne sont pas gentils et affectueux, mais les propriétaires doivent aussi prendre leurs responsabilités. Un seul enfant mordu, cest déjà un de trop.»
PHOTO: © PIERRE LOUIS MONGEAU
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