Une voile surgie de la nuit
A bord du traversier, la musique et les rires font soudain place à la stupeur

PAR SUZANNE DANSEREAU


«Ouah!» s’écrie Geneviève Lajoie en découvrant le navire qui doit l’emporter dans les Cyclades. D’un blanc étincelant, le traversier de 115 mètres arbore sur ses flancs, en lettres grecques du même bleu que la Méditerranée, un nom évocateur d’île enchanteresse : Express Samina. «On dirait le Titanic», lance en riant la pétillante blonde de 25 ans à sa compagne de voyage, Sophie Désautels, d’un an son aînée.

Les deux Québécoises viennent d’atterrir à Athènes. Etudiantes en troisième année à la faculté de médecine de l’Université Laval, à Québec, elles font relâche jusqu’à la prochaine session d’hiver.

En cet après-midi du 26 septembre 2000, Geneviève s’étonne que la brise soit si forte, malgré un soleil resplendissant. « Ce sera mieux dans les îles », lui promet Sophie. Mais, pour l’instant, les deux amies n’aspirent qu’à dormir. A peine entrées dans le salon du navire, sur le premier pont, elles s’affalent sur la banquette, sacs à dos en guise d’oreillers. Entre deux sommes, elles se plongent dans leurs guides et discutent de leur prochaine destination. Une passagère de l’avion leur a longuement parlé de l’île de Paros, un joyau de la mer Egée. Elles veulent en savoir plus.


Lorsque George Douris s’engouffre dans le ventre de l’Express Samina, c’est au volant d’une rutilante Audi, achetée d’occasion le matin même à Athènes. Sa première voiture ! Agé de 25 ans, cet habitant de la minuscule île d’Icarie pense à ses amis qui seront verts de jalousie. Ça mérite bien un petit verre au bar, se dit-il.

« O Giorgos ! »

La voix ne trompe pas. C’est Nicos, son cadet.

« D’où sors-tu, Nicos, je te croyais au travail.

— Ils m’ont donné deux jours de congé. Je viens me reposer à la maison. »

Les deux frères s’assoient et papotent avec d’autres villageois. On cause voitures.


Il est un peu plus de 17 heures quand le Samina appareille du port du Pirée, avec à son bord plus de 500 personnes – des Grecs pour la plupart, mais aussi des touristes canadiens, britanniques, français, allemands et australiens. Le traversier est attendu vers 22 h 15 à Paros, première d’une série d’escales sur la route de Samos, sa destination finale.

Au bar du navire, l’atmosphère est survoltée. Un match de soccer doit opposer le Panathinaïkos d’Athènes à l’équipe allemande de Hambourg, et une foule de supporters a les yeux rivés sur l’écran géant.

Vers 21 heures, George Douris quitte ce groupe tapageur et regagne l’allée des cabines. Il déroule son sac de couchage et s’installe pour la nuit. Un peu plus tard, le commandant Vassilis Yannakis gagne lui aussi sa cabine pour se reposer.


Confortablement installée sur un divan, Geneviève consulte sa montre. On devrait être à Paros d’ici une quinzaine de minutes, se dit-elle.

Dehors, la noirceur semble avoir gommé le paysage. A travers le hublot, elle sent le vent s’insinuer et distingue nettement les moutons blancs qui se sont formés au-dessus des vagues. « Ça brasse », dit-elle à sa compagne qui vient de se réveiller.

Quelques secondes plus tard, un choc violent les fait sursauter.

« On est arrivées ! lance Sophie.

— Non, répond Geneviève. On a sûrement heurté quelque chose. »

Les abords de Paros sont défendus par l’îlot de Portès, en fait deux étroits rochers, d’une quinzaine de mètres de hauteur, signalés par un phare, à environ deux kilomètres de la côte.

Au départ d’Athènes, le commandant a réglé le pilote automatique sur l’îlot et prévu un changement de cap pour l’approche finale vers le port. Arrivé tout près des rochers, l’officier en second a donné un coup de barre à gauche, mais le bateau n’a pas réagi assez vite : la proue est passée sans problème, pas la poupe.

Revenu sur le pont, le commandant se précipite sur le gouvernail, mais ne peut que constater tre : les 4000 tonnes d’acier de l’Express Samina viennent de s’éventrer sur le récif.


Une femme se met à hurler, son bébé dans les bras. Puis les lumières s’éteignent. Autour des Québécoises, les passagers bondissent de leurs sièges. Quelques-uns se ruent vers le pont supérieur.

Figées de stupeur, les deux amies se regardent, horrifiées. « Que fait-on ? » demande Geneviève, la gorge nouée. Le bateau donne rapidement de la bande sur tribord. A tâtons, elles cherchent à gagner l’air libre. En se dirigeant vers le pont supérieur, elles constatent que la plupart des passagers portent déjà un gilet de sauvetage. « Tout va bien aller, mais trouvez-vous-en un vite », conseille une voix féminine à l’accent britannique. La niche d’urgence que Geneviève aperçoit est vide. Son cœur cogne dans sa poitrine. Les gilets peuvent faire la différence entre la vie et la mort. Puis les jeunes femmes croisent un homme qui en a plusieurs. Ils sont très encombrants et ne comportent aucun support dorsal, mais elles devront s’en contenter.

Parvenues sur le pont, les deux amies peinent à garder l’équilibre. Le navire gîte de plus en plus. D’une main, Geneviève s’agrippe au bastingage et, de l’autre, tient fermement sa compagne. Des canots sont déjà à l’eau ; sur le pont supérieur, on tente d’en larguer un autre, mais la grue refuse de fonctionner. Des entrailles du bateau montent des hurlements et des bruits de verre brisé.

« Devrions-nous sauter ? » demande Geneviève, paralysée par la peur. En proie à la panique, des passagers se jettent à l’eau, d’autres se laissent glisser le long de la coque, d’autres encore lâchent prise et dérapent vers le flanc droit du bateau, celui qui est en train de couler.

Soudain, les deux amies aperçoivent, sous la passerelle, une minuscule sortie de secours d’où pend une échelle de bois. Au milieu de la bousculade, Geneviève s’y engage.

Un peu plus tard, Sophie agrippe l’échelle à son tour, suivie d’une autre femme, qui sera la dernière personne à l’emprunter. Au même instant, dans un terrifiant bruit de succion, l’Express Samina s’enfonce sous les flots.


Déambulant dans les rues de Paros, Steven Parry vient d’aviser son équipage de matelots-vacanciers qu’ils devront se résigner à passer une journée de plus dans l’île si les rafales de force 8 et plus persistent. « Ce serait de la folie de quitter le port dans ces conditions », leur dit-il.

Agé de 35 ans, le Montréalais est un passionné de voile. Depuis plusieurs années, il organise des croisières en Grèce. Cette fois, il a la charge d’une flottille de trois voiliers. Lui-même est à la barre du Margarita, un solide sloop de 20 mètres, à bord duquel ont pris place 11 Canadiens et Américains.

Peu avant minuit, Steven reçoit un appel d’un de ses plaisanciers sur son VHF portable :

« Peux-tu venir au port immédiatement ? Les autorités demandent à tous les capitaines de prendre la mer. »

Steven s’élance au pas de course et réussit à intercepter une voiture de police. Arrivé au port, lisant la panique dans les regards, il apostrophe un agent :

« Que se passe-t-il ?

— Il y a plus de 500 personnes à la mer », répond celui-ci, l’air dévasté.

Mon Dieu, pense le skipper. C’est plus que n’en contient un 747.

Accompagné de deux policiers, il fonce vers les quais. Une bonne partie de ses passagers est déjà à bord.

« Appareillage dans cinq minutes, crie-t-il. Si vous voulez participer au sauvetage, libre à vous. Sinon, il vous faudra aller à terre. »


Par deux fois, Sophie est aspirée sous l’eau noire. Je vais mourir noyée, se dit-elle. C’est idiot.

Elle pense à ses parents, Jacques Désautels et Micheline Daigneault, à son petit ami qu’elle ne reverra plus, à ses études de médecine qui n’auront servi à rien. Tout le mal que je me suis donné pour mourir en cinq secondes.

Enfin, crachant et battant des bras et des jambes, elle refait surface. Sur la mer déserte, il règne un calme irréel, ponctué de cris et de pleurs. Les visages blêmes de rescapés apparaissent et disparaissent au gré des vagues de cinq mètres, dans la lueur blafarde des fusées de détresse et des lampes de poche des gilets de sauvetage.

« Sophie, tu es là ! » s’écrie Geneviève, à quelques mètres d’elle.

Les deux amies s’étreignent, soulagées. Elles nagent vers un canot renversé, auquel sont agrippés deux autres naufragés. Une corde en nylon court le long du plat-bord, leur donnant une frêle prise dans les vagues. Essaie de ne pas avaler d’eau, se répète Sophie.

Soudain, Geneviève sent un énorme poids sur les épaules. Un homme affolé s’est cramponné à elle. Il n’a pas de gilet. Sophie saisit l’homme par le bras et le dirige doucement vers la corde. Le groupe dérive en silence.

Ballottée, les genoux tremblant de fatigue, la paume des mains à vif, Geneviève sent ses forces la quitter.

« Tiens bon, l’encourage Sophie. Les renforts s’en viennent. »

Avant que le bateau sombre, elle a eu le temps de remarquer les lumières du port. On est tout près, s’est-elle dit. Les secours ne devraient pas tarder.


Une demi-heure s’est écoulée depuis que les deux Québécoises ont plongé, quand Sophie perçoit soudain comme une présence dans son dos. Elle se retourne et croit rêver : un énorme voilier vient de surgir de la nuit.

Croyant que le pire est passé, les jeunes femmes ne réalisent pas le nouveau péril qui les guette. Elles doivent lâcher le canot et nager vers le voilier, dans les énormes creux, au risque de se faire assommer par le bateau qui les frôle dangereusement.

« Il va nous écraser ! » s’écrie Geneviève. Projetée contre la coque, Sophie donne des coups de pied frénétiques pour s’en éloigner. Quelqu’un lui lance une amarre, mais elle lui glisse des mains. Elle attrape une bouée. A bâbord pend une échelle métallique : dans un sursaut désespéré, Geneviève réussit à agripper un barreau. Un membre de l’équipage la hisse finalement à bord. Une fois en sûreté dans le cockpit, elle est brusquement en proie à une crise d’hyperventilation. Elle ne se calme que lorsque sa compagne se glisse à côté d’elle. Pour la première fois, Sophie laisse couler ses larmes.


Dès la sortie de la rade, Steven Parry assigne les rôles. Bob balaiera la surface de l’eau à l’aide du puissant projecteur de bord. Geoff éclairera le tableau
du cockpit, et les passagères fabriqueront des échelles de fortune en faisant des nœuds dans les amarres. Yannis agira comme vigie de proue ; il connaît les parages comme le fond de sa poche.

Les lames battent furieusement la coque du Margarita. L’anémomètre indique près de 40 nœuds (plus de 70 km/h). Mais Steven Parry craint par-dessus tout les récifs.

Ce serait trop bête de devenir nous aussi des naufragés, alors que nous sommes ici pour en sauver, se dit-il.

Il est presque 1 heure du matin : l’accident s’est produit il y a près de trois heures.

Fendant la houle, le Margarita croise plusieurs voiliers et bateaux de pêche qui reviennent des lieux de la tragédie. Le voilier entre ensuite dans la zone des débris. Des gilets de sauvetage vides, des valises, des lampes de poche dansent sur la mer. A l’aide du spot, Bob repère un gilet orange. « J’en ai un ! » s’écrie-t-il. Mais le corps qu’il maintient à flot – celui d’une femme – gît sur le ventre, la face dans l’eau. « Laissez faire les cadavres, je veux des vivants », crie le capitaine Parry.

Ils aperçoivent un naufragé sans gilet qui flotte comme un bouchon de liège. « Du calme, du calme », lui dit Steven en grec, avant de mettre le moteur en marche arrière. Revenu à la poupe, Yannis lance une amarre… que l’homme est incapable de saisir. Steven lâche la barre pour lui jeter une bouée de sauvetage. Mais elle s’envole à plusieurs mètres. Il lui en lance une deuxième, qui atterrit tout près de l’homme. Mais celui-ci ne réagit pas. Une vague le renverse sur le dos. Puis ne autre lame le retourne. Il est maintenant face dans l’eau, inerte.

« Que se passe-t-il ? crie Suzanne. L’avons-nous ?

— Non, il s’est noyé », réplique Steven, effondré.

Mon Dieu, faites qu’on en sauve au moins un, prie Suzanne.

Quelques minutes plus tard, son vœu est exaucé. L’homme, un plantureux quinquagénaire grec, s’agite doucement dans l’eau, poussant de petits cris, comme pour économiser ses forces. Après plusieurs tentatives, Steven, Yannis et deux autres membres de l’équipage réussissent à le hisser à bord en dépit des deux mètres qui séparent le plat-bord de la ligne de flottaison.

« O gios mou, mon fils ! s’écrie-t-il en regardant Steven. Merci, mon Dieu ! Merci, vous tous ! »

Les femmes de l’équipage le font descendre dans le carré et l’enveloppent dans une couverture de laine.


Avant de plonger du Samina en détresse, George Douris a eu le temps de retrouver son frère Nicos. « Partons d’ici au plus vite, lui dit-il. Si le ressac nous projette contre ces rochers, nous sommes morts. »

En nageant, ils s’aperçoivent que les lampes de leurs gilets de sauvetage refusent d’éclairer. Ils s’agrippent à une rame et rejoignent un groupe de quatre naufragés plus chanceux : leurs lampes fonctionnent.

Plus d’une heure s’est écoulée quand ils aperçoivent un petit bateau de pêche. L’embarcation est bondée de passagers empilés les uns sur les autres. Le capitaine laisse monter quatre personnes, mais, quand vient le tour des frères Douris, il leur dit : « Désolé, je n’ai plus de place. Je vais revenir. »

En voyant s’éloigner l’esquif bringuebalant, Nicos sent le désespoir le submerger. Il commence à ressentir les premiers effets de l’hypothermie. Contrairement à George qui porte un blouson de cuir, Nicos n’a que son tee-shirt.

« George, sanglote-t-il, nous allons mourir… »


Il est plus de 2 heures du matin. Il y a maintenant près de quatre heures que le traversier a sombré. Le voilier quadrille toujours la zone du naufrage. Le capitaine Parry se sent un peu honteux de n’avoir pu contribuer davantage aux sauvetages. Mais il s’inquiète pour la sécurité de son équipage, et la barre répond de plus en plus mollement à ses sollicitations, comme si le câble menaçait de lâcher.

« Nous rentrons, lance-t-il. Il n’y a probablement plus personne de vivant ici. »

Tout en virant de bord, il continue de scruter la mer.


A une centaine de mètres de là, George Douris aperçoit un voilier. C’est notre dernière chance, se dit-il, tandis que Nicos émet un faible gémissement. George arrache les deux torches récalcitrantes et les cogne violemment contre la rame, jusqu’à ce qu’apparaisse miraculeusement un rai de lumière.

Steven les voit. L’équipage du Margarita s’affaire de nouveau.

A bord, George Douris ne répétera qu’une chose à ses sauveteurs :

« Merci, merci. Dieu existe, je vous l’assure, Dieu existe. »


Les frères Douris seront parmi les derniers rescapés de l’Express Samina. Les plaisanciers et les pêcheurs de Paros repêcheront au total plus de 450 passagers et membres d’équipage, avec le renfort d’hélicoptères du porte-avions britannique HMS Invincible, en manœuvre dans le secteur.

La tragédie a fait 80 morts et 67 blessés. Au terme d’une longue enquête, le commandant Vassilis Yannakis et son second, Anastassios Psychogios (tous deux ont passé plus d’un an en détention avant d’être libérés sous caution), ainsi que deux autres membres d’équipage attendent de comparaître devant la justice grecque pour répondre d’une accusation d’homicide par négligence. En outre, six inspecteurs de la marine marchande doivent être jugés pour délivrance de faux certificats de navigabilité (mis en service en 1966, le Samina a coulé en 40 minutes). Quant aux allégations selon lesquelles des membres d’équipage regardaient le match de soccer au moment du drame, elles n’ont jamais été prouvées.

Pour sa part, George Douris en a lourd sur le cœur.

« La mer est bonne, dit-il. Ce sont les hommes qui sont mauvais. »


Rentrées saines et sauves au Canada, Geneviève Lajoie et Sophie Désautels se sont rapidement remises de leurs émotions. Elles sont maintenant en cinquième année de médecine. « Nos examens ne sont rien à côté de ce que nous avons vécu ! » dit Geneviève. Les deux amies ne sont pas restées longtemps au Canada. Moins de trois semaines après leur voyage écourté en Grèce, elles sont reparties en Espagne pour un mois. Sophie a même poussé une pointe jusqu’au désert du Sahara. « Là-bas, au moins, je ne risquais pas de faire naufrage », conclut-elle.

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