Tolérance zéro
Quand ce que vous mangez vous rend malade

PAR CATHERINE DUBÉ


A la fin des années 80, Marie-Josée Tessier souffre le martyre : crampes abdominales, diarrhée, ballonnements, grande fatigue… Qu’est-ce que j’ai? se demande alors l’étudiante de 26 ans.

Les médecins sont impuissants. Même les suppléments de fer qu’on lui prescrit contre l’anémie n’améliorent pas son état. Elle consulte un gastro-entérologue qui, après une gastroscopie, diagnostique une intolérance alimentaire. La jeune femme comprend enfin l’origine des maux de ventre et des vomissements dont elle a souffert tout au long de son enfance. «La liste des aliments que je ne peux plus manger est longue, dit aujourd’hui l’ergothérapeute de 39 ans, mais le soulagement de savoir ce que j’ai compense largement la déception.»

Les symptômes d’une intolérance alimentaire sont moins spectaculaires que ceux d’une allergie. Celle-ci, véritable dérèglement du système immunitaire, se traduit par le déclenchement d’une réaction de tout l’organisme: rougeurs, enflure des lèvres, difficulté à respirer, vomissements, crampes et, dans les pires cas, choc anaphylactique qui peut être fatal. L’intolérance alimentaire, elle, consiste en une incapacité à absorber certains aliments. Les malaises se limitent en général au système digestif et peuvent être confondus avec les symptômes d’une foule d’affections, pour le plus grand malheur de ceux qui en souffrent.

Les intolérances alimentaires surviennent à tout âge et sont incurables. Mais la marche à suivre pour vivre en santé est simple.


Coupable: le gluten

Les trois substances à l’origine des principales intolérances sont le lactose, le fructose et le gluten. «Pour moi, le gluten est un poison», affirme le Dr Nicole Audet. Avant de le savoir, elle a vécu une véritable descente en enfer. A 27 ans, elle commence à souffrir de diarrhée et d’anémie. Son état de santé se détériore ensuite d’année en année. A la mi-trentaine, elle tombe gravement malade. Livide, épuisée, elle visite les toilettes 15 fois par jour. «Je maigrissais, malgré les 5000 calories que j’avalais quotidiennement», se souvient-elle. De violentes douleurs musculaires transforment en supplice le simple fait de monter ou de descendre un escalier.Ses collègues médecins cherchent en vain la cause de ses symptômes. «J’étais en train de mourir à petit feu.»

Puis, un jour, on diagnostique chez sa sœur, pourtant beaucoup moins malade, une intolérance au gluten. Le gastro-entérologue fait passer le test au Dr Audet et arrive au même diagnostic. Nicole Audet élimine aussitôt de sa diète toutes les sources de gluten. Deux mois plus tard, elle se porte déjà beaucoup mieux.

Aujourd’hui âgée de 45 ans, elle a pris 30 livres et rayonne de santé. «Je suis médecin de famille et, pourtant, je n’avais pas pensé à ça», dit-elle.

L’intolérante au gluten, aussi appelée maladie cœliaque, est de loin la plus grave des intolérances alimentaires. Chez les personnes qui en souffrent, le gluten – une protéine du blé et d’autres céréales comme l’orge, l’avoine, le seigle et le triticale – provoque une inflammation de la paroi interne de l’intestin grêle.

Cette maladie peut prendre diverses formes, mais se manifeste le plus souvent par une atrophie des villosités qui hérissent la muqueuse de l’intestin, lequel ne peut plus alors absorber les vitamines, minéraux et nutriments. La santé du malade décline doucement.

«Les enfants souffrant de cette affection peuvent présenter des retards de croissance ou cesser de prendre du poids», explique le Dr Eric Drouin, gastro-entérologue à l’Hôpital Sainte-Justine, à Montréal.

Il n’existe qu’une façon de traiter la maladie cœliaque: cesser de consommer du gluten. Une fois celui-ci banni, les signes cliniques de la maladie disparaissent assez rapidement.

«Les malades doivent suivre la diète sans gluten à vie, précise la diététiste Geneviève O’Gleman, de la Fondation québécoise de la maladie cœliaque. Même si elles ne présentent plus de symptômes, elles ne sont pas guéries. Leur paroi intestinale se détériorera de nouveau si elles ingèrent du gluten.» Non traitée, l’intolérance au gluten peut favoriser l’ostéoporose, l’arthrite, des maladies de la peau, entraîner une baisse de la fertilité chez la femme, mais aussi des cancers, des neuropathies, du diabète et de nombreux autres problèmes, tous liés à l’absorption déficiente des nutriments.

Mais attention à l’auto-diagnostic. «Seul un médecin peut demander à un patient de supprimer le gluten de son alimentation», souligne le Dr Drouin. Pains et céréales constituent un groupe d’aliments très important qu’on ne doit pas rayer de sa diète sans raison.

Selon les spécialistes, la maladie est fortement sous-diagnostiquée. «Une personne sur 2500 en Amérique du Nord, note le Dr Drouin. En réalité, une personne sur 300 pourrait être touchée à divers degrés.»

Certains ressentent peu de symptômes. Robert Duval, de Québec, a eu des crampes pendant des années. Mais la douleur était supportable. Il avait presque 40 ans quand son médecin a découvert qu’il souffrait de la maladie cœliaque. Robert Duval le consultait… pour un mal de pied.

La diète sans gluten exige une grande vigilance. Sur les étiquettes, des mots tels que protéines végétales, maltodextrine et des dizaines d’autres indiquent la présence de gluten. Il peut se cacher dans la sauce soja, les épices, le yogourt, les vinaigrettes et bien d’autres aliments, sans oublier la bière.

«La vie est plus compliquée, admet le Dr Audet. Une sortie au restaurant doit être planifiée. Je téléphone au chef l’après-midi pour convenir d’un menu et m’assurer que le plat ne sera pas contaminé par du gluten à la cuisine.» Les pains et pâtes sans gluten vendus dans les magasins d’alimentation spécialisée coûtent également plus cher que leurs équivalents avec gluten.

La maladie cœliaque a une composante génétique. La mère de Marie-Josée Tessier vient tout juste d’apprendre qu’elle en est atteinte.


Les fruits sur la sellette

Si certaines personnes éprouvent toutes sortes de malaises gastriques après avoir ingéré une trop grande quantité de fruits, c’est que leur système digestif est incapable de métaboliser le fructose, ce sucre présent dans les fruits et le miel.

Glutamate monosodique, intolérance ou effet placebo?

Le glutamate monosodique, un additif qui rehausse la saveur des plats, est soupçonné de causer ce que l’on a appelé le «syndrome du restaurant chinois»: migraines, tensions des mâchoires, douleurs thoraciques, faiblesse, etc. Une multitude d’études ont été menées pour vérifier sa culpabilité. «Mais le lien n’a jamais été clairement été établi», rapporte la diététiste Nathalie Jobin. On a servi des plats avec et sans l’additif à des volontaires. Certaines personnes ayant consommé du glutamate monosodique ont affirmé souffrir d’inconforts… tout comme d’autres qui n’en avaient pas ingéré !

«La capacité d’absorption varie énormément d’une personne à l’autre, note Diane Decelles, nutritionniste et chargée de cours à l’Université de Montréal. Il faut apprendre à connaître son niveau de tolérance et ajuster sa consommation de fruits en conséquence. Manger de plus petites quantités de fruits à la fois facilite l’assimilation. »

En général, les personnes souffrant de ce type d’intolérance peuvent consommer des fruits pauvres en fructose. Rares sont les celles qui doivent arrêter complètement d’en manger.

«Les fruits ont une grande valeur nutritive, souligne la diététiste montréalaise Jeanne Marie Keyser. Il est essentiel de consulter un professionnel de la santé avant d’en réduire sa consommation.»

«On conseille habituellement aux personnes sensibles au fructose d’éviter les fruits séchés tels que les abricots ou les dattes, car, en plus du fructose, ils contiennent aussi du sorbitol, un sucre qui nuit à l’assimilation du fructose», dit Diane Decelles. Pour la même raison, les bonbons et boissons diététiques sucrés au sorbitol sont à éviter.

Diane Decelles préfère parler de malabsorption du fructose, de façon à ne pas confondre cette affection avec l’intolérance héréditaire au fructose, une maladie très grave et heureusement beaucoup plus rare. Chez les personnes qui en sont atteintes, l’ingestion de fructose entraîne non seulement des malaises gastro-intestinaux (vomissements, nausées, douleurs abdominales), mais aussi une foule de complications comme un dysfonctionnement du foie et des reins pouvant entraîner la mort.

«Cette maladie est causée par le déficit d’une enzyme indispensable au métabolisme du fructose dans le foie », explique Claude Roberge, professeur au département de biologie médicale de l’Université Laval, à Québec. C’est pourquoi les conséquences ne se limitent pas au système digestif, mais se répercutent dans tout l’organisme.

Les personnes touchées ont souvent une aversion spontanée pour le sucre. Selon une étude datant de 1996, une personne sur 23 000 naîtrait avec la maladie.


Soupçons sur le lait
Pendant cinq ans, Serge Michaud, conseiller financier à Terrebonne, a souffert presque chaque jour de terribles maux de ventre et de diarrhée. «Mon médecin et mon gastro-entérologue m’ont fait subir une panoplie de tests, sans rien trouver, raconte le jeune homme de 24 ans. On m’a même prescrit des antidépresseurs!» Après avoir observé les circonstances de ses malaises, il parle de l’intolérance au lactose à son gastro-entérologue. On lui fait alors boire, à jeun, une solution d’eau et de lactose. Ses malaises subséquents et les prises de sang confirment hors de tout doute son intolérance.

Cette affection est due à une carence en lactase, une enzyme produite par l’organisme et indispensable à la digestion du lactose. Environ une heure après l’ingestion de produits laitiers, les personnes atteintes ont des crampes, des ballonnements et, selon leur degré d’intolérance, de la diarrhée et parfois des nausées.

Environ 15 pour 100 de la population nord-américaine souffrirait de ce type d’intolérance. La proportion grimpe à 70 pour 100 pour la population mondiale. Après l’enfance, la capacité de produire de la lactase diminue chez l’être humain, mais la plupart d’entre nous pouvons continuer à consommer du lait en quantité modérée. Pour les autres, il existe des laits sans lactose – ou des comprimés de lactase, à prendre juste avant de consommer des produits laitiers.

Serge Michaud ne commence plus un repas sans d’abord avaler ses comprimés. Outre les produits laitiers, les plats en sauce ou gratinés, les potages et les desserts contiennent très souvent du lactose. D’autres cachent de la poudre de lait. «Comme certaines frites et l’assaisonnement des croustilles!» observe le jeune homme, qui se désole que les comprimés de lactase ne soient pas remboursés. «Ça finit par coûter cher!»

Or on peut difficilement éliminer les produits laitiers de son alimentation. «Ils contiennent beaucoup de vitamines et de minéraux, note Nathalie Jobin, diététiste à l’Université de Montréal. Il faut choisir ceux qui renferment moins de lactose, comme les fromages affinés.»

Karine Martel, de Saint-Hyacinthe, a bien essayé.

«Mais, même en prenant des comprimés de lactase, je souffre souvent de maux de ventre», raconte-t-elle. Avec la bénédiction de son médecin, elle a troqué le lait de vache pour le lait de soja.

Une intolérance au lactose temporaire peut survenir à la suite d’une infection. «La muqueuse de l’intestin perd alors la capacité de produire suffisamment de lactase», explique Odette Tardif, diététiste au Centre hospitalier de l’Université Laval, à Québec. L’intestin retrouve cette fonction au bout de quelques jours ou semaines. La prise de probiotiques (bactéries lactiques) peut accélérer le processus.


L’intolérance alimentaire oblige ceux qui en souffrent à lire la moindre étiquette à la loupe. Et se à méfier de tout ce qu’ils mangent. «Certains médicaments vendus sous forme de capsules ou de comprimés contiennent du gluten ou du lactose, utilisés comme agents liants», prévient le pharmacien Martin Amyot.

Avant de modifier son alimentation, il importe de consulter des spécialistes. Bon nombre d’autres maladies gastro-intestinales, comme le syndrome du côlon irritable ou les maladies inflammatoires de l’intestin, s’apparentent aux intolérances, mais demandent un tout autre traitement. Une fois l’intolérance diagnostiquée, un diététiste pourra composer une diète équilibrée.

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