A la recherche de son fils, il trouve Elijah
PAR MICHAEL GEISTERFER
Elijah a 16 mois. Debout devant moi, lair terrifié, il sait quil se passe quelque chose. Il y a une heure, on la séparé des autres orphelins de la crèche Maison despoir de Port-au-Prince, la capitale dHaïti. Puis on lui a mis ses plus beaux vêtements, et Guerta, la femme qui
soccupe de lui et quil appelle Mama, la emmené dans la rue.
Ce nest pas bon signe. Elijah a déjà vu beaucoup dorphelins partir comme cela, dans leurs habits du
dimanche. On ne les revoit jamais. Maintenant, cest son tour.
Il a marché avec Guerta entre les maisons délabrées de Delmas jusquà la grande rue où les tap-taps passent en rugissant dans un nuage de fumée. Lun dentre eux sest arrêté, et ils se sont glissés tant bien que mal
à lintérieur de la fourgonnette déjà surpeuplée.
Puis tout sest passé très vite. Ils sont descendus du tap-tap et, après avoir grimpé une étroite ruelle, sont entrés dans une cour, face à un bâtiment de brique tout en longueur. Là, Guerta la posé par terre devant un inconnu, un homme blanc, et sen est allée.
Ce nest pas la première fois que quelquun quil appelle Mama le dépose devant un étranger avant de lui tourner le dos. En le prenant dans mes bras, je me demande ce quil ressent. Mais Elijah, inerte comme une poupée de chiffon, a le visage dénué dexpression. Seule une grosse larme roule sur sa joue, tandis quil regarde Guerta disparaître dans la rue.
Il y a un peu plus de deux ans, jétais à la recherche de mon propre petit garçon, laissé en adoption quand javais 20 ans. Jai téléphoné partout, à lagence de Pennsylvanie qui sétait occupée de le placer à lépoque, à lhôpital où il est né, et même à sa mère naturelle, qui avait quitté le Canada avant de le mettre au monde. Elle ne savait pas où il était.
Je nai jamais retrouvé mon fils, mais jai trouvé Elijah, un enfant abandonné pour des raisons similaires aux miennes. Ses parents étaient pauvres au point de ne pouvoir assurer sa survie. Jétais à 19 ans un étudiant sans le sou, dans un état de pauvreté matérielle et morale telle que jarrivais tout juste à suffire à mes propres besoins.
Je suis maintenant dans la quarantaine et, lorsque jai décidé que javais assez damour et de stabilité émotionnelle pour ajouter un enfant adopté à ma famille, ma femme, Margit, était daccord: même si nous avions déjà trois enfants, il y avait de la place pour un autre.
En février 2000, nous faisons part de notre désir dadopter un enfant haïtien à lagence québécoise Soleil des Nations. Ni ma femme ni moi ne sommes jamais allés dans cette île des Antilles, mais mon frère Caspar y est missionnaire.
Quand lagence nous informe en juin quelle nous a trouvé un petit Elijah, Caspar se précipite pour le voir. A lombre dune terrasse, dans la cour du bureau de lavocat, il prend les premières photos de notre fils. Quand elles arrivent par courrier, nous délirons presque de joie et dimpatience, à peine capables de distinguer au milieu de nos larmes les traits de ce petit visage timide et triste.
Aujourdhui, à la mi-août, me voilà à mon tour dans la cour de lavocat, forcé de prendre Elijah des bras de Guerta pour en faire mon fils.
Cela semblait au départ un acte de charité, mais je me rends compte en serrant contre moi lenfant terrifié que ladoption débute par un acte de violence. La première rencontre est peut-être euphorique pour les parents, mais elle est souvent vécue comme un traumatisme par lenfant qui vit un autre abandon.
Jen suis conscient et je promets silencieusement à Elijah que cest la dernière fois, que jamais nous ne labandonnerons. Quoi quil arrive. Je prie quil ait assez de force pour me croire, pour essayer encore une fois.
Et je suis exaucé. Cette nuit-là, assis sur mes genoux, il me regarde dans les yeux pour la première fois. Alors que je lui chante la comptine de laraignée, «Itsy Bitsy Spider», je mime la pluie qui tombe en faisant semblant de pleurer à chaudes larmes. Il aime ça. Au début, ce nest quune lueur dintérêt dans le regard. Puis il ébauche un sourire, quil tente de réprimer, mais en vain, comme sil était fatigué dêtre triste. Finalement, jai droit à un vrai grand sourire. Enchanté, je le serre dans mes bras et il pouffe de rire. «Merci, mon Dieu!»
En quelques jours, il sort de sa
coquille et montre sa vraie nature, si joyeuse et si chaleureuse que japprécie dautant plus le privilège dêtre devenu son père. Il ma adopté, lui aussi, et me suit à la trace dun pas chancelant, en criant aussitôt que je méloigne. La nuit, je le laisse dormir avec moi et je le serre très fort quand un cauchemar vient troubler son sommeil. Je suis son seul rempart contre le chaos de sa vie.
Une semaine sécoule et il est déjà si attaché à moi quune idée bizarre commence à mobséder: Que ferait-il sil avait le choix? Préférerait-il rester avec moi ou retourner à lorphelinat?
Lorphelinat, je dois justement my rendre pour signer des papiers. Guerta a un sourire ravi en nous voyant arriver.
«Elijah!» sexclame-t-elle en le saisissant dans ses bras pour lemmener à lintérieur.
«Regardez, tout le monde! De la grande visite!»
Je les suis en toute hâte, effrayé tout à coup que mon enfant, trop heureux de retrouver Guerta, ne veuille plus repartir avec moi.
Je nai pas de souci à me faire. Le visage plein dangoisse, il tend les bras pour que je le reprenne au plus vite et saccroche ensuite à moi avec lénergie du désespoir, persuadé que je mapprête à labandonner. Quand je suis forcé de le confier à nouveau à une des employées, le temps de signer quelques formulaires, il se met à hurler, et ses sanglots ne sarrêtent quaprès notre départ de lorphelinat. Son visage mouillé de larmes se presse contre le mien, et je lui murmure:
«Naie pas peur. Je ne te laisserai jamais ici.»
La veille de la date prévue pour mon retour au Canada, je reçois enfin tous les papiers concernant Elijah, y compris le nom et ladresse de ses parents naturels. Ils vivent à un endroit appelé Wharf Jérémie, et je demande à lassistante sociale de lagence de bien vouloir my conduire. Mais elle refuse: le quartier est trop dangereux.
Il y a des places à Port-au-Prince que les Blancs évitent, me dit-on. Comme Wharf Jérémie, où de pauvres gens se bâtissent des abris de fortune sur des dépôts dordures. Mais je veux absolument rencontrer les parents dElijah : un jour, mon fils sera assez grand pour poser des questions, et la réponse nest quà une course de taxi jusquau port.
A 10 heures du matin, je finis par trouver Jonathan, un Haïtien dâge mûr prêt à me servir dinterprète. Ma destination ne semble pas leffrayer, pas plus que mon intention de filmer en vidéo ma rencontre avec les parents dElijah, pour laisser à mon fils un témoignage visuel de ses racines. «Nous narriverons peut-être pas à les trouver, me prévient-il cependant. Il y a des hectares de cabanes à Wharf Jérémie. Les gens vivent là par milliers.»
Nous attrapons un taxi. Le prix convenu est plus cher que la normale, en raison de la destination, que les chauffeurs préfèrent éviter, et aussi à cause de la couleur de ma peau.
En descendant vers le port, nous arrivons dans ce qui ressemble à une zone de guerre, un immense bidonville traversé de rues défoncées et boueuses. Lodeur dexcréments humains qui se dégage des égouts à ciel ouvert me coupe le souffle à la sortie du taxi. Une foule de curieux, enfants et adultes, samasse immédiatement autour de nous.
«Quelquun ici connaît Moïse Louis?» demande Jonathan en créole. La question est reprise à travers la foule jusquà ce que finalement une femme en robe violette savance en disant: «Moi, je le connais.»
La voilà soudain la vedette de lheure, et nous la suivons jusquà un quai où des centaines de dockers, leur peau sombre luisant de sueur au soleil, chargent des caisses dans la cale dun cargo rouillé.
Jonathan et moi attendons la révélation, mais la femme narrive pas à trouver Moïse Louis. Je dis à mon guide de lui demander de nous amener plutôt là où lhomme habite, et nous repartons à travers les ruelles désolées du bidonville.
Nous voilà soudain arrivés dans la rue qui a vu naître Elijah. Jembrasse un moment du regard cet environnement de misère totale, puis un cri sélève: «Il est là! Moïse est là!»
Je me précipite et marrête devant un jeune homme couvert de suie. Il plisse les yeux de stupéfaction devant la foule qui lentoure et cet étrange homme blanc, armé dune caméra, qui le bombarde de questions en français. Jonathan soccupe de la traduction.
«Etes-vous le père dElijah Benson Wilson?
Oui, répond-il avec un sourire timide.
Je viens du Canada et je connais Elijah. Est-ce que je peux vous poser quelques questions?
Oui, mais jarrive de travailler et je dois dabord prendre un bain.»
Ici, un «bain» consiste à se verser sur la tête leau de pluie dun tonneau, sous le regard des voisins. A Wharf Jérémie, il ny a ni vie privée ni propriété privée. Moïse partage lunique lit dune bicoque dune seule pièce avec au moins sept personnes qui y dorment à tour de rôle. Les enfants couchent par terre, et les adultes qui ne trouvent pas de place dans le lit dorment appuyés contre un des murs, en espérant quil ne pleuvra pas.
Ma caméra gêne Moïse. Je le regrette amèrement, mais en même temps je sais que les images quelle va capter seront peut-être les seules que mon garçon gardera de son père.
«Quand il était bébé, Elijah dormait sur ma poitrine, dit Moïse.
Laimiez-vous beaucoup?
Oh oui!
Pourquoi ne lavez-vous pas gardé?»
La question nembarrasse pas le jeune homme. «Il ny avait rien à manger», répond-il simplement.
Soudain, la foule sagite à nouveau. La caméra continue de tourner tandis quun cri sélève: «Micheline est là!» La mère dElijah?
Une jeune femme en proie à la gêne essaie de se dissimuler parmi les spectateurs. La voix brisée par lémotion, les larmes aux yeux derrière mes lunettes, je lui demande:
«Etes-vous vraiment la mère dElijah?
Oui», répond-elle, étonnée.
Je raconte à nouveau mon histoire: je suis un Canadien et je connais son fils qui vit maintenant dans une famille canadienne. Elle semble heureuse de lapprendre. Soulagée. Je lui pose la question:
«Si vous pouviez dire quelque chose au père adoptif dElijah, quest-ce que ce serait?
Merci», réplique-t-elle sans hésiter.
Bouleversé, je tends la caméra à Jonathan et je mexclame:
«Il faut que je vous le dise. Cest moi le père en question. Jai adopté Elijah.»
Micheline et Moïse me regardent les yeux écarquillés. Je dois répéter à plusieurs reprises que jemmène leur fils avec moi au Canada avant quils finissent par comprendre. Ensuite, cest le délire. Micheline me serre dans ses bras et ne veut plus me lâcher, comme si je représentais le dernier lien avec son fils.
«Voulez-vous que je vous envoie des photos ?
Oh oui!» sexclame-t-elle.
Son regard est tellement suppliant que jarrête tout pour la regarder directement dans les yeux.
«Je vous rendrai visite à chacun de mes passages à Haïti. Elijah restera toujours votre fils. Vous et moi serons ses coparents. Nous vous aiderons simplement à lélever.»
La promesse ne sera pas dure à tenir. Si je pouvais obtenir de Dieu la réalisation dun seul vu, ce serait de savoir que lenfant que jai donné en adoption il y a 20 ans a eu la même chance quElijah. Je serais prêt à échanger cela contre nimporte quel montant dargent ou succès professionnel. Je ne le saurai probablement jamais, mais je vais tout faire pour que Micheline et Moïse gardent toujours le contact avec leur enfant.
Micheline serre ma main entre les siennes, comme pour me transmettre tout lamour quelle porte à son fils. Elle et Moïse nous raccompagnent, Jonathan et moi, jusquau taxi. Elle continue à saccrocher à moi.
«Quand il aura huit ans, jamènerai Elijah en visite, je vous le promets. Nous nous reverrons.»
Tous les deux hochent la tête : ils me croient. Et jai fermement lintention de tenir ma promesse. Pas seulement pour eux ou pour Elijah, mais aussi pour moi.
Depuis son retour au Canada, Michael Geisterfer a envoyé à deux reprises à Haïti des photos dElijah au milieu de sa nouvelle famille. Et il a lintention de continuer jusquà ce que son fils soit assez vieux pour aller lui-même rendre visite à ses parents naturels.
PHOTOS: © PIERRE ST-JACQUES/IMAGINATION
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