Au Québec, près de 18 pour 100 des accouchements se finissent au bistouri: cest quatre fois plus quil y a 30 ans
PAR CHRISTINE OUVRARD
«Jaurais
pu refuser, mais cétait mon premier accouchement
et je nen
pouvais plus.» Ce jour de mai 1999, Marie-Hélène Rainville,
une Montréalaise de 33 ans, lévoque avec un soupçon
de regret dans la voix. Elle est en travail depuis plus de 20 heures lorsque,
abrutie de douleur, elle accepte une épidurale. Quelques heures plus tard,
le médecin de garde, le troisième quelle voit depuis son arrivée
à lHôpital Sainte-Justine, lui propose daccoucher par
césarienne. Motif officiel : arrêt dans la progression du travail.
Lenfant nest pourtant pas en danger, la mère non plus. Engourdie
par lanesthésie, épuisée, elle jette léponge
Ce nest que plus tard, beaucoup plus tard, que naîtra le doute. Etait-ce
bien nécessaire?
En 2000, au Québec, 12 545 femmes (17,5 pour 100 des naissances) ont vu
leur accouchement se conclure par un acte chirurgical. Pour plus de 8400 dentre
elles, il sagissait dune première césarienne. Pour les
autres, cétait du déjà vu.
En 30 ans, le taux de césariennes a augmenté de façon alarmante dans la province, passant dune moyenne de 4,8 pour 100, en 1969, à 19,5 pour 100, en 1987-88. Depuis ce sommet, le taux a légèrement diminué à 16,7 pour 100 en 1997-98, pour regrimper en 1999-2000.
Une banalisation inquiétante
Paradoxalement, ce sont les progrès de la technologie qui sont, en partie
du moins, responsables du nombre élevé de césariennes.
«Le monitorage électronique a augmenté la fréquence du diagnostic de souffrance ftale et, du même coup, le nombre dinterventions précoces, explique le Dr Claude Ménard, enquêteur-inspecteur au Collège des médecins du Québec. Et, jusquau début des années 90, on procédait systématiquement à une césarienne si laccouchement précédent sétait fait par cette méthode. Cette pratique a eu un effet cumulatif sur le taux global de césariennes.»
De mesure durgence, la césarienne est ainsi devenue une intervention comme une autre, ce quelle nest pas. «Le geste a été banalisé, mais il nest pas banal», note le Dr Ménard.
Car, même si la technique opératoire est relativement simple, la césarienne reste une intervention chirurgicale majeure, avec tout ce que cela comporte de risques et de conséquences physiques et psychologiques. Une enquête auprès de 600 femmes césarisées révèle que 65 pour 100 dentre elles en ressentaient toujours les effets trois mois après leur opération.
Les risques du métier
De lavis du Dr Edward Hon, linventeur du moniteur de surveillance
ftale, le taux de césariennes pratiquées pour souffrance ftale
ne devrait jamais dépasser 2 pour 100. Or, aujourdhui, ce taux frôle
les 10 pour 100 au Québec. Et, bizarrement, la raison en est plus juridique
que médicale. Qui dit souffrance ftale dit souvent, en effet, anoxie,
cet instant redouté au cours duquel le cerveau du bébé peut
être privé doxygène. La terreur de tout obstétricien
!
«Un enfant qui souffre danoxie à la naissance peut rester handicapé à vie, explique lavocate Chantal Roy. En cas de poursuite, le juge sefforce daccorder une indemnité qui permette à lenfant de vivre de la façon la plus autonome possible, indemnité qui se chiffre généralement à plusieurs millions de dollars.»
Entre janvier 1995 et décembre 1999, lAssociation canadienne de protection médicale a réglé 90 cas danoxie, dont une douzaine au Québec. Ce nest pas énorme, mais, aux yeux des assureurs et des associations de protection, cest assez important pour faire du métier dobstétricien une profession à hauts risques ils paient 13 944 $ de cotisations par année contre près de 2500 $ pour les généralistes. Doù la tentation de «se couvrir» à tout prix.
Il est en effet peu probable quune femme poursuive son médecin pour avoir pratiqué une césarienne, puisquelle aura normalement donné son accord. «Elle ignore si son enfant sen serait tiré indemne sans cette intervention, ajoute Me Roy. Et, de toute façon, elle pourrait difficilement le prouver.»
Revoir les mentalités
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Selon les données les plus récentes (2000) du ministère de la Santé et des Services sociaux, les raisons les plus fréquemment invoquées pour le recours à la césarienne sont: laccouchement difficile, ou dystocie (31,9 pour 100); une césarienne antérieure (31,7 pour 100); la présentation par le siège (18,1 pour 100) et la souffrance ftale (8,8 pour 100). Les autres causes incluent le décollement du placenta et la procidence du cordon ombilical (le cordon sort en premier). |
«Ce diagnostic est subjectif, poursuit-il, puisquil est lié à la tolérance du médecin, à sa capacité daccepter un travail prolongé, à la position du bébé et aux variations de son rythme cardiaque. Son choix den venir ou non à la césarienne sera influencé par un tas de facteurs: où a-t-il reçu sa formation? avec qui?»
Pour tempérer cette subjectivité, il faut établir des lignes directrices précises. Il est certain que chaque grossesse est unique, chaque cas particulier. Mais des outils existent. La courbe de Friedman, par exemple, établit que le col de lutérus doit se dilater de tant de centimètres à lheure. Le recours plus systématique à cette mesure devrait permettre au médecin de juger sil y a véritablement arrêt ou absence de progression du travail et de prendre une décision plus judicieuse.
Mais, pour faire baisser le taux de césariennes, il faut aussi lutter contre de vieux automatismes.
La fin dun tabou
Lorsque Marie-Hélène Rainville se rend à lHôpital
Sainte-Justine pour donner naissance à son deuxième enfant, en février
2001, elle est bien décidée à ce que son accouchement ne
se termine pas, comme le premier, par une césarienne. Elle veut accoucher
par voie naturelle, et sans épidurale.
Il y a quelques années encore, son désir aurait été relégué parmi les lubies. Aujourdhui, le très controversé AVAC, ou accouchement vaginal après césarienne, est en train de gagner du terrain. Au Québec, le nombre dAVAC est passé de 1,5 pour 100 en 1981-82 à 36,4 pour 100 en 1999-2000.
«Je suis convaincu quun AVAC est plus sûr quune césarienne», affirme le Dr Brassard. Sans quil y ait de preuve scientifique absolue, certaines études démontrent que la mortalité de la mère est quatre fois plus élevée lors dun accouchement par césarienne que lors dun accouchement naturel.
Le retour des sages-femmes?
En réaction à la hausse spectaculaire du taux de césariennes,
lOMS a établi en 1985 que ce taux ne devrait pas dépasser
les 10 à 15 pour 100. Les Pays-Bas, où 70 pour 100 des accouchements
se font sous la surveillance dune sage-femme, sont une des rares nations
industrialisées à respecter cette norme. Malgré une légère
augmentation, le taux de césariennes ny dépasse pas les 12
pour 100. En quoi ce pays diffère-t-il des autres?
«La naissance y a toujours été perçue comme un événement naturel», dit Marleen Dehertog. Sage-femme depuis 19 ans, Marleen a exercé son métier en Europe avant darriver au Québec en 1990. Depuis quelques années, elle accompagne les femmes qui ont choisi daccoucher à la Maison de naissance Côte-des-Neiges, à Montréal. «La différence est culturelle, croit-elle. En Amérique du Nord, laccouchement est devenu très médicalisé. Et il semble que les femmes ne sachent plus accoucher sans anesthésie. Notre rôle consiste à les guider et à les aider à surmonter la douleur. »
Les sages-femmes du Québec prônent une démarche moins interventionniste que celle des médecins. En 1998, le taux de césariennes chez les femmes qui en sont à leur premier accouchement était nettement inférieur dans lensemble des maisons de naissance du Québec (10,8 pour 100) quà lhôpital (19,8 pour 100). Il faut aussi souligner que le nombre de femmes ayant eu recours à lépidurale était quatre fois supérieur en centre hospitalier. On associe pourtant cette forme danesthésie locale à une augmentation significative de la pratique de césariennes pour cause de dystocie.
Le Collège des médecins ne devrait-il pas se pencher sur la vogue en faveur de laccouchement au naturel et en tirer quelque enseignement?
Pour Marie-Hélène Rainville, cela ne fait pas lombre dun doute. Elle aurait par exemple aimé avoir à ses côtés quelquun qui puisse laccompagner et la guider pendant les grandes douleurs lors de son second accouchement.
«Les infirmières sont trop occupées pour pouvoir nous aider adéquatement, dit-elle. La présence dune sage-femme ne serait pas superflue.»
La clé, cest linformation
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LAmérique du Nord nest pas seule à avoir vu son taux de césariennes exploser. En Grande-Bretagne, il est passé de 11,3 pour 100 en 1985 à 19 pour 100 en 1999. En Belgique, la proportion a progressé de 11,5 pour 100 en 1988 à 15,9 pour 100 en 1998. En France, le taux est passé de 11 pour 100 en 1989 à 17,5 pour 100 en 1999. Mais nulle part la situation nest aussi critique quen Amérique latine et dans les Caraïbes. Le Chili remporte la palme mondiale avec un taux de 40 pour 100. Au Brésil, il dépasse 36 pour 100, et il est supérieur à 23 pour 100 à Cuba, au Mexique, en Uruguay et en Argentine. |
Nhésitez pas à poser des questions si, en cours daccouchement, on vous propose de recourir à la césarienne. «Sil ne sagit pas dune mesure durgence et que la raison invoquée est labsence de progression du travail, vous avez amplement le temps den discuter avec le médecin et de prendre une décision éclairée», souligne Anne Archer.
Renseignez-vous sur le taux de césariennes pratiquées à lhôpital. Sachez toutefois que les hôpitaux de niveau 3 (pour la plupart universitaires) accueillent la majorité des grossesses à risques. On y pratique donc plus de césariennes, et cest davantage lapproche de lhôpital face à ce type dintervention qui devrait servir dindice. La future maman devrait aussi se renseigner sur la possibilité davoir une accompagnatrice qui la soutiendra pendant les phases de contraction les plus douloureuses.
Si vous en êtes à votre deuxième enfant et que le premier accouchement sest fait par césarienne, nacceptez davoir recours à cette méthode que si votre état lexige. Dans ce cas, vous devriez néanmoins solliciter un deuxième avis.
Cest un choix que Marie-Hélène Rainville na jamais regretté. «Mon premier accouchement a été décevant, incomplet, confie-t-elle. Toute ma vie, on ma répété que jétais chanceuse dêtre une femme et de pouvoir enfanter. Mettre Marguerite au monde par la voie naturelle a été pour moi une victoire symbolique, une immense fierté.»
PHOTO: © ATTARD/PHOTONICA
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