Opération nez rouge
En Bosnie et au Kosovo,
le Montréalais Jacques Thériault ne conçoit qu'une seule
force de frappe: le rire
PAR ANNICK DUCHÂTEL
Il
est 2 heures du matin, ce 20 mars 2000. Sous la neige fondante, un étrange
cortège s'approche du poste séparant la Macédoine du Kosovo.
Un taxi lourdement chargé roule au ralenti, tandis que trois hommes suivent
à pied, les traits tirés, échangeant des regards complices
pour masquer leur nervosité.
L'il soupçonneux, le douanier fait signe aux voyageurs de
décharger les sacs. Que transportent-ils? Des armes? De la marchandise
de contrebande? Il ouvre une fermeture éclair. Dans la lumière glauque,
des centaines de nez de clowns font une tache colorée. Quelques-uns s'échappent
sous les semelles du garde qui se gratte la tête, ahuri. Puis il examine
les papiers et, après une longue hésitation, laisse finalement passer
les étrangers et leur cargaison de 5000 nez rouges.
La petite troupe de Clowns sans frontières, emmenée par le Québécois Jacques Thériault, s'éloigne sans demander son reste.
«Ils ont retrouvé leur enfance»
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Les liens suivants sont destinés à des fins informatives et éducatives seulement. Sélection n'endosse et ne garantit en rien l'information contenue dans ces sites.
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Le lendemain, Jacques Thériault et ses deux complices sont à
pied d'uvre dans les environs de Pristina, la capitale du Kosovo. Accompagnés
d'une interprète, ils partent en voiture, sur les routes défoncées,
pour rencontrer les institutrices. Dans les rues, on voit peu d'hommes jeunes:
la plupart ont été tués au combat. Des vieillards, des femmes,
des enfants semblent figés dans une éternelle attente. «La
paix est revenue, dit la guide, mais, maintenant, il nous faut attendre l'aide
internationale, attendre que le déminage nous permette à nouveau
de cultiver nos champs. Attendre d'oublier.» Elle montre du doigt un petit
chemin. «Là-bas, dit-elle, on a retrouvé un charnier.»
La terre est recouverte de bâches sur lesquelles des monceaux de fleurs
achèvent de se faner. C'est là que les parents des enfants que Jacques
Thériault va rencontrer ont perdu la vie. Et ces enfants, il s'est juré
de leur redonner le goût de rire.
Au début de l'après-midi, lorsqu'il fait son apparition dans
la cour de l'école où s'entassent plusieurs centaines de jeunes
spectateurs, il est déjà complètement dans la peau de son
personnage, Monsieur Jacko. Et le miracle s'opère: en quelques minutes,
l'assistance hurle de rire quand Jacko, qui a une égratignure à
la paupière, plaisante de son infirmité passagère. Encouragé,
le clown essaie de gonfler des ballons en forme d'animaux en faisant semblant
de manquer de souffle. Il demande un volontaire, et un gamin d'une douzaine d'années
se précipite. D'un air de défi, il remplit ses joues d'air et gonfle
le ballon du premier coup. «Je ne m'attendais pas à ce qu'il fasse
signe à toute sa bande de copains de le rejoindre et qu'ils se mettent
à faire des pitreries, dit Jacques Thériault. Ils ont retrouvé
leur enfance!»
La piqûre de l'humanitaire
«J'étais le cinquième d'une famille de 11 enfants,
raconte ce natif de Sainte-Anne-de-Portneuf, sur la Côte-Nord, et j'ai
eu la chance de vivre une enfance heureuse.» Lui-même est, à
45 ans, le père de trois enfants dont il se sent très proche, et
jeune grand-père. «La vocation de faire rire, je crois que je l'ai
depuis la naissance!»
Il apprend son art à l'école de la rue et dans divers festivals,
puis gagne sa vie comme artiste indépendant. «Les grandes machines
comme le Cirque du Soleil, ce n'était pas pour moi.» A la belle
saison, il monte des petits spectacles dans la province, et l'hiver, s'envole
pour les Caraïbes où il fait la tournée des hôtels. «Et
puis, vers 39 ans, j'ai senti que je tournais à vide.»
En juin 1995, il part faire le point dans une auberge de Baie-Saint-Paul. «Un
matin, je m'aperçois que mon matériel de jonglerie a disparu.
Et, à la fin de la journée, je vois une jeune Française revenir
comme si de rien n'était avec mes affaires.» Furieux, il s'apprête
à lui demander des comptes, mais comprend qu'elle n'y a pas mis
de mauvaises intentions. De fil en aiguille, elle lui parle de l'association
Clowns sans frontières, qui vient de se créer en France. «Pour
moi, tout s'éclairait. C'était l'occasion de faire
mon métier en me rendant utile.»
Quelques mois plus tard, il fonde Clowns sans frontières Canada, et,
dès février 1996, il se retrouve en mission à Sarajevo.
Dans
son bureau de Montréal, Jacques Thériault feuillette ses trophées
de paix: des dessins d'enfants kosovars. «Ils ont écrit mon nom avec
l'orthographe de leur langue: Zakho. Je crois que je vais l'adopter!»
Une lueur moqueuse au fond du regard, Jacques Thériault ponctue chacune
de ses phrases d'un rire tonitruant. Il a ce qu'on appelle la tête
de l'emploi. «Dès que les enfants voient ma bouille, ils se
mettent à rire ! D'ailleurs, je ne mets presque pas de maquillage.»
Le jeune réalisateur Philippe Falardeau l'a côtoyé
il y a trois ans en tournant pour lui, comme cameraman, une vidéo dans
une école de Montréal-Nord. «Parfois, j'avais du mal
à savoir si je m'adressais au clown ou à la personne! Mais
il m'a donné l'impression d'une totale abnégation,
de quelqu'un habitué à se servir de bouts de ficelle pour réaliser
tant bien que mal ses projets. Et habité par la nécessité
de faire rire, jusqu'à l'obsession.»
Ce n'est pas un hasard si son personnage, Monsieur Jacko, est un peu provocateur.
«Il peut même friser l'insolence, dit Jacques Thériault.
Le message que j'essaie de transmettre avec lui, c'est que le rire peut
désamorcer les armes. Mettez un milicien de 100 kilos avec une moustache
grosse comme ça et une kalachnikov en face d'un clown, et il aura
l'air d'un cornichon!»
Il n'est pas peu fier d'avoir, au cours d'une de ses missions
dans les Balkans, convaincu le secrétaire général de l'OTAN
et des généraux de la KFOR d'arborer devant la caméra
un flamboyant nez rouge! Pour lui, c'est clair: si les politiciens se prenaient
moins au sérieux, on arriverait à éliminer les conflits qui
ensanglantent la planète. «Ce sont les enfants qui sont le plus durement
touchés. Ceux que j'ai rencontrés en 1996, à Sarajevo,
n'avaient connu que la guerre. On leur avait volé leur enfance. Du
jour au lendemain, ils ont été forcés de prendre soin de
familles entières. Pourtant, c'est étonnant de voir comme ils
retrouvent vite le goût de rire!»
N'a-t-il pas parfois envie de pleurer devant tous ces drames? Il répond
par une pirouette. «Quand j'ai eu cette égratignure à
l'il, oui, j'ai pleuré! Non, sérieusement, on a
parfois besoin de s'éclipser pour surmonter l'émotion,
comme le jour où j'ai rencontré cette jeune fille de 16 ans
qui en paraissait 40. Sa famille avait été massacrée, et
elle avait sauvé de justesse sa petite sur en s'enfuyant dans
la forêt.»
Humour sur ordonnance
Depuis six ans, Jacques Thériault et ses collaborateurs bénévoles
jonglent avec une tâche ardue: trouver des fonds. «Notre principale
source de financement, c'est l'ACDI, qui soutient nos projets de manière
ponctuelle. Au Québec, il y a également les enveloppes ministérielles
destinées à l'humanitaire: nous arrivons à glaner quelques
milliers de dollars par-ci, par-là. » Les ventes de nez de clowns
l'aident aussi à renflouer ses caisses. «En six ans, on en a
distribué plus de 75 000.» Récemment, il s'est associé
avec le Cirque Eloize pour qu'ils en écoulent après leurs spectacles.
Malgré
les soucis financiers, le clown de la paix déborde de projets. Cet automne,
il prévoit une mission en six étapes: Kosovo, Bosnie, Croatie, Roumanie,
Albanie et Bulgarie. A plus long terme, il est en pourparlers avec Zag, le fils
de Patch Adams, le célèbre médecin-clown américain,
pour un projet ambitieux: affréter un bateau qui ferait le tour des pays
d'Amérique du Sud. Entre les escales, il y aurait des ateliers à
bord. Jacques Thériault rêve aussi d'aller en Afrique, au Sierra
Leone, pour y rencontrer les enfants-soldats, contraints par les adultes à
tenir le fusil. Il a déjà sollicité l'aide de l'ACDI et pris
contact avec Roméo Dallaire, ancien général canadien des
Casques bleus, désormais à la retraite, qui l'a assuré de
son appui.
Ici, à Montréal, il travaille au projet Docteur Clown, en concertation
avec le Centre d'hébergement et de soins de longue durée Paul-Lizotte
et un hôpital pour enfants. Objectif: offrir une prescription d'humour
aux pensionnaires des établissements de santé. Enfin, il collabore
à la création d'une école de clowns orientée
vers l'aide humanitaire. «Notre but, c'est de convaincre les jeunes
de la nécessité d'un monde sans guerre!»
20 novembre 2000, dans l'agora de l'Ecole secondaire du Mont-Bruno.
A l'occasion de la Journée des droits des enfants, 2000 élèves
sont venus assister à un spectacle-bénéfice. Jacques Thériault
y a été convié par Denise Gauthier, professeur d'art
dramatique. «Comme je dirige un atelier sur le jeu de clown, je l'ai
fait venir pour qu'il nous parle de sa mission.»
En tenue de clown, «Jacko» présente la vidéo tournée
en mars au Kosovo. On l'aperçoit sur l'écran aux prises
avec le jeune Kosovar qui lui a volé la vedette, faisant semblant de ne
pas voir l'enfant caché derrière lui. Ce gag improvisé
déclenche un tonnerre de rires. «Les élèves, dit Denise
Gauthier, ont été très intéressés de savoir
qu'on pouvait aller donner des spectacles dans des pays ravagés par
la guerre. Certains m'ont confié qu'ils aimeraient beaucoup s'investir
dans ce genre de mission.»
Pour Jacques Thériault, c'est par des petits pas comme celui-là qu'on convaincra le monde de la formidable force de frappe du rire. «Mon rêve ultime, conclut-il, ce serait que tous les chefs d'Etat consentent à porter le nez rouge!»
PHOTO: © PIERRE ST-JACQUES/IMAGINATION
PHOTO: AVEC L'AUTHORISATION DE CLOWNS SANS FRONTIÈRES
PHOTO: AVEC L'AUTHORISATION DE CLOWNS SANS FRONTIÈRES
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