«J’ai le sac.» Le caporal Sylvain L’Heureux, jusque-là trop concentré sur la filature pour répondre au téléphone, explique au sergent Leblanc qu’il vient de mettre la main sur de la «bonne preuve ». Un grand sourire illumine le visage du policier.
Dans le sac qu’ils vident dans les locaux du COLT, les enquêteurs découvrent une liasse de coupons servant au recrutement des victimes. Les fameux leads, ces documents autour desquels s’articule toute fraude de ce type. Ils trouvent également le reçu d’un repas livré à la bande. Trop sûr de lui, David Johnson a commis une erreur: son prénom et, surtout, un numéro de téléphone jusque-là inconnu des policiers y sont inscrits.
Les enquêteurs vérifient aussitôt le registre des appels: des centaines ont été adressés aux Etats-Unis. Aucun doute, c’est le téléphone qu’emploie Johnson pour faire ses pitchs!
«C’est un repas qui va lui coûter très cher», conclut Yves Leblanc en souriant.
Après quatre mois d’enquête, le grand jour est arrivé. Le 30 avril 2002, aux aurores, environ 150 policiers prennent position autour d’une vingtaine de résidences. Depuis son poste de commande, Yves Leblanc donne le feu vert aux agents de la GRC, de la SQ et de la police de Montréal. Dans deux cas, un groupe tactique est présent, car les suspects sont armés.
Debout devant un grand babillard, le sergent Leblanc attend les nouvelles. A chaque arrestation, il trace une croix sur la photo d’un des 18 escrocs.
Lorsque, plus tard, le policier se rend dans la cellule de David Johnson, ce dernier paraît, d’une certaine manière, soulagé. Normal, pense le sergent: c’est un jeu dangereux, car le crime organisé est souvent de la partie et n’hésite pas à liquider les gêneurs.
«Tu aurais fait quoi si on ne t’avait pas arrêté? lui demande Leblanc.
— J’aurais continué.»
La plupart des membres de la bande ont été extradés aux Etats-Unis, puisque c’est là que vivent les victimes, et huit d’entre eux ont purgé ou purgent encore des peines de six mois à 10 ans dans des prisons fédérales. David Johnson a écopé du maximum.
Et les victimes? «Ce qu’il y a de plus pénible, c’est de constater à quel point leur vie et celle de leur entourage sont détruites», raconte le sergent Roberto Capone.
Elles perdent parfois les économies de toute une vie, deviennent une charge pour leurs enfants et sont brisées à jamais.
Roberto Capone se souvient d’un retraité de Winnipeg, mort de froid dans son logement au début de l’hiver 2007. Le vieil homme avait été victime d’une fraude qui l’avait ruiné, et le policier ne saura jamais s’il est mort parce qu’il n’avait plus d’argent pour payer le chauffage. «J’aurai toujours un doute», conclut-il.
Pourquoi Montréal?
Si le Canada est une plaque tournante de la téléfraude en Amérique du Nord, c’est que les lois y sont moins sévères qu’aux Etats-Unis, expliquent les policiers. En 2007 seulement, PhoneBusters, le centre d’appels antifraude du Canada, a recensé plus de 23000 tentatives d’escroqueries, dont les deux tiers provenaient du Canada. Des 13000 victimes, 9000 étaient américaines. Elles se sont fait dépouiller de 58,7 millions de dollars.
Montréal, Toronto et Vancouver, qui disposent d’un important bassin de «main-d’oeuvre», abritent les principaux centres d’opérations des criminels. Appelés «chaufferies», ces centres d’appels emploient parfois jusqu’à 30 personnes. Roberto Capone et son collègue Stéphane Crête, deux sergents de la Sûreté du Québec affectés au COLT, sont des habitués de la visite des chaufferies.
«Nous voulons que les fraudeurs sachent que nous les surveillons, explique Stéphane Crête, qui, à 43 ans, travaille dans l’escouade depuis 2006. Les téléphonistes sont souvent des jeunes, recrutés sur les campus. Au début, ils sont insouciants, plutôt incrédules, mais, à la deuxième visite, certains prennent peur et quittent rapidement le métier.»
D’autres n’ont pas cette sagesse. De l’épais dossier constitué sur la bande de Johnson, le sergent Leblanc tire la photo d’un solide gaillard.
«Corey fréquentait l’université et jouait au hockey. Il s’est fait embrigader par Johnson… et a tout perdu», déplore le policier, qui déteste voir des jeunes sans histoire se faire prendre au jeu. Corey Fleischer a été condamné à six mois de prison.
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