Sélection du Reader's Digest - Sélection du Reader's Digest - Magazine Canada En Ligne : Bâtisseur de palais
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«Le vin, ça déborde du verre: quand on l’apprécie à travers l’histoire, la culture, le paysage et la démarche humaine, c’est encore meilleur.»

Bâtisseur de palais

 

Par Gary Lawrence


Depuis 30 ans, Michel Phaneuf, l’auteur du Guide du vin, est «le nez et la bouche des Québécois»


 

Par une belle fin de journée d’automne, Michel Phaneuf traverse, vitres baissées, le village médocain de Margaux, en France. Il sent alors ses narines stimulées par un fumet familier, puis se rappelle. «C’est l’odeur qui montait jusqu’à la fenêtre de ma chambre, quand j’étais jeune», dit-il à sa femme. Une odeur de fermentation, la même qui provenait du garage de la maison familiale de Laval… où son père fabriquait son vin.

Nous sommes en 1977, et Michel Phaneuf ne se doute pas qu’il deviendra un jour le plus respecté des journalistes spécialisés en vins du Québec et l’un des meilleurs wine writers du pays. Ni qu’il sera considéré comme un pionnier, celui qui a ouvert la voie d’un métier qui n’existait pour ainsi dire pas chez nous. Voilà presque trois décennies que ce passionné rédige Le guide du vin, qui s’est écoulé à plus de 850000 exemplaires et a raflé deux fois le prix du meilleur guide francophone de vins à l’échelle mondiale. Chroniqueur pour des médias écrits, la télé et la radio, critique invité sur toutes les tribunes, il est devenu «le nez et la bouche des Québécois», comme le dit un de ses collègues.

A l’origine, Michel Phaneuf voulait être journaliste, tout simplement. Mais le jeune bachelier en communications n’a pas eu le temps de choisir sa voie: c’est elle qui s’est imposée à lui. «Le vin est arrivé par hasard dans ma vie, et il a tout de suite orienté ma carrière.»



L'amour du vin


Avant les années 1970, le Québec était une sorte de terre de Caïn du vin. La bière, le rye et le gros gin régnaient en maîtres sur un marché où quelques rares vins français se taillaient une place. Puis la première Maison des vins ouvre ses portes en 1973. «Quand on y allait, Michel était intrigué par les étiquettes qui venaient de loin, rappelle sa femme, Ginette Prémont. Ça le faisait rêver.»


«Mais la piqûre définitive, je l’ai eue quand j’ai mis la main sur L’atlas mondial du vin, de Hugh Johnson, raconte-t-il. J’ai alors retrouvé ce plaisir que j’ai toujours eu de regarder des cartes géographiques.» Le vin s’impose dès lors comme un sujet idéal: il évoque le voyage, réel et imaginaire, «le goût d’un pays lointain qu’on a sur la table».

«Il est tombé dans la bouteille comme Obélix dans la potion magique, ajoute sa femme. Il voulait tout savoir sur le vin!» A force de se faire parler bordeaux et valpolicella tous les jours, elle lui suggère de donner des cours, «pour en parler à d’autres». Employé au service audiovisuel d’un cégep, le futur critique lance l’idée auprès de son employeur, qui la retient. Le succès est immédiat. «Plus ça allait, plus j’y prenais goût. Et pour être à la hauteur, je lisais énormément.»

Ceux qui le côtoient à l’époque sont impressionnés. «Il était dans la vingtaine, et sa connaissance du sujet m’épatait, se souvient son élève Lucien Levesque. En plus, il était visionnaire: au début des années 1980, il nous disait déjà de surveiller les vins argentins et chiliens.»

Très curieux, fin goûteur, doté d’une mémoire phénoménale et d’un talent de communicateur, Michel Phaneuf bâtit sa notoriété et finit par être sollicité de toutes parts. Il fonde un club de dégustation, Les Amitiés bachiques, qui recrutera jusqu’à 800 membres, et lance un bulletin de dégustation, La fine goutte. «En 1981, je me suis demandé ce que je pouvais faire de plus.» Le succès du Guide de l’auto l’inspire: les modèles de voitures changent chaque année, les vins aussi. «J’ai décidé de devenir le Jacques Duval du vin.» Le guide du vin était né.

Parallèlement, Michel Phaneuf voyage beaucoup, un impondérable de son travail que cet érudit aime tout particulièrement. «Le vin, ça déborde du verre: quand on l’apprécie à travers l’histoire, la culture, le paysage et la démarche humaine, c’est encore meilleur.»

Ses pérégrinations lui font rencontrer toute une galerie de personnages, du petit producteur attaché à son terroir jusqu’à l’élite des viticulteurs. Elles lui permettent aussi de s’adonner à son passe-temps de toujours: la photo. «Ça me détend. C’est un acte méditatif, un acte solitaire. Comme moi.»

A l’occasion du 25e anniversaire du Guide, il publie Voyageur du vin, un florilège de ses plus beaux clichés qui lui vaut le prix international du meilleur livre de photographies sur les vins. Une récompense gratifiante pour celui qui, tout jeune, plongeait autant son nez dans les aventures de Tintin que dans les pages du National Geographic.

Puis, en mars 2007, tout bascule. «Il a fait un faux départ pour l’au-delà», dit son ami Denis Chaurette. Le journaliste encaisse un solide infarctus et, sans la présence de sa femme, n’en serait pas revenu. Lorsqu’il évoque cet épisode à l’occasion de Montréal Passion Vin, un événement caritatif qu’il anime depuis quelques années, Michel Phaneuf émeut toute l’assistance. «C’est un homme profondément humain», explique Denis Chaurette, qui présidait l’événement.

Vite remis sur pied, il décide de ralentir la cadence. Il vend même son petit avion d’où il contemplait le monde comme un planisphère. Mais pas question d’abandonner le travail. Tenace, il lance comme prévu son site web et reprend la rédaction du Guide avec sa nouvelle collaboratrice.

Pour préparer sa succession, Michel Phaneuf a jeté son dévolu sur quelqu’un qui, comme lui, part de zéro mais a beaucoup de potentiel: Nadia Fournier, une jeune femme de 27 ans – comme Le guide du vin! Les circonstances de leur rencontre en disent long sur la nature profonde du personnage. «C’était lors d’une dégustation de vins du Languedoc, explique-t-elle. Je lui servais les produits et j’ai été touchée par sa gentillesse et son humilité.»

Entre ces deux-là, le courant passe. Impressionné par sa débrouillardise et son intelligence, Michel Phaneuf propose à Nadia Fournier de travailler avec lui. Depuis, il lui transmet son immense savoir pour que Le guide survive le jour où il prendra sa retraite.

Même si celle-ci n’est pas pour demain, l’as du vin compte bien en profiter pour s’adonner davantage à la photo, explorer de nouveaux vignobles, rendre visite à ses amis viticulteurs et, cela va de soi, découvrir de grands crus pour trouver dans le vin les qualités qu’il apprécie le plus: l’élégance, la finesse et l’harmonie. Rien là de bien surprenant: c’est tout à fait lui.

 

 

 

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