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«Comment voyez-vous une salle de classe en 2043? Si vous l’imaginez comme aujourd’hui, il y a un problème.»
Par Annick Duchatel
«Ma plus grande satisfaction date du jour où un jeune en difficulté d’apprentissage m’a dit «J’adore l’ordinateur, car je sais que les professeurs vont m’évaluer pour la façon dont je pense, et non pas pour mon écriture».
Pédagogue du XXIe siècle
Dans sa classe de 6e année, David* feuillette son devoir sur les tsunamis, entièrement réalisé sur le portable que lui a fourni sa commission scolaire. «J’aime mon ordinateur, assure le petit bonhomme de 11 ans. Je trouve tout dedans.»
En deux clics, David va chercher le dossier «tsunami» préparé par son professeur et montre ce qui l’a le plus impressionné: une animation vidéo montrant en coupe le séisme, l’onde de choc, le mur d’eau qui déferle sur la côte…
Dans cette classe, l’implantation de l’ordinateur comme outil d’enseignement a été particulièrement bénéfique.
«Auparavant, ils hésitaient à lever la main en classe», se souvient Peggy McCourt, la directrice de l’Académie Knowlton de Lac-Brome, en Estrie.
Aujourd’hui, une forêt de bras se dressent chaque fois que le prof pose une question.
Comme ses camarades, David profite d’un projet révolutionnaire lancé par Ronald Canuel, le directeur de la Commission scolaire Eastern Townships, et son équipe. Tout commence en 2001, quand Dennis McCullough, le directeur du service pédagogique, lui parle de la proposition d’un représentant d’Apple d’introduire des ordinateurs dans une classe du primaire.
L’idée séduit Ronald Canuel. Mais pourquoi une seule classe? Pourquoi pas tous les élèves, de la 3e année du primaire à la 5e secondaire, dans toute la commission scolaire? «Il m’a regardé en disant «Es-tu malade?», explique Ronald Canuel. Mais après plus de 30 ans dans l’éducation, le directeur de la commission scolaire a vu sombrer trop de projets prometteurs par manque d’ambition. On ne l’y reprendra pas.
Il va cependant avoir du fil à retordre: il faut présenter le projet au syndicat des enseignants, aux directeurs d’écoles, sonder les parents, les élèves, et obtenir le feu vert du ministère de l’Education – sans l’aval duquel la commission scolaire, qui doit emprunter 12,5 millions de dollars, ne peut s’endetter. Le pari est risqué: distribuer plus de 5600 portables équipés d’une connexion Internet dans 28 écoles réparties sur un territoire aussi vaste que la Belgique.
Ronald Canuel défend son projet comme un lion, faisant valoir son expérience et ses qualités de visionnaire. Ce fils de militaire de 54 ans, né non loin d’Halifax, en Nouvelle-Ecosse, et élevé dans une culture bilingue, a d’abord été tenté par le théâtre. Mais à la fin de ses études à McGill, son père le met en demeure de se trouver «un vrai métier». «Comme j’avais l’enseignement dans le sang, j’ai choisi d’enseigner le théâtre et l’anglais.»
Après une maîtrise en administration et un détour par le secteur privé, il dirige deux écoles avant de prendre la tête, en 1998, des services des ressources humaines à la Commission scolaire English-Montréal.
«Mais à force d’éteindre des feux sans prendre soin de ma santé, raconte-t-il, je me suis retrouvé avec une maladie coronarienne.»
Un choix de vie s’impose à ce bourreau de travail: en 1999, il accepte la direction de la Commission scolaire Eastern Townships – «la meilleure décision de ma vie». Il se met au sport et au régime, est moins stressé, mais doit subir néanmoins un quadruple pontage en 2001.
«Après mon opération, mon équipe a fait bloc autour de moi. Ils m’ont vu revenir avec une plomberie neuve et plus d’énergie que jamais.»
Il va en avoir besoin: la commission scolaire affiche un taux de décrochage de 40,5 pour 100, 15 points au-dessus de la moyenne provinciale. «Les jeunes posaient toujours la même question: «Ça sert à quoi, ce qu’on apprend?» Ça m’a fait réfléchir. Le contenu de l’éducation n’était pas perçu comme pertinent.» Les élèves accumulent les retards au primaire. Et décrochent au secondaire.
D’où le virage techno de cet homme qui se dit loin d’être un geek. «Moi, mon truc, c’est plutôt la musique.»
Ce qui ne l’empêche pas de voir dans l’ordinateur portable un formidable outil pédagogique. «Il met le monde à la portée des jeunes.» Aux professeurs qui se plaignent du temps que va prendre ce changement, il demande:
«Comment voyez-vous une salle de classe en 2043? Si vous l’imaginez comme aujourd’hui, il y a un problème. Regardez nos classes actuelles: elles n’ont pas beaucoup changé depuis 1973.»
Après un an et demi de réunions hebdomadaires pour peaufiner le projet, recueillir les fonds et lancer les appels d’offres, c’est le grand jour. En mars 2003, le petit ordinateur blanc d’Apple fait son entrée en classe (assorti d’un système de filtrage et de surveillance). «Les élèves? Fous raides», dit Peggy McCourt. Comment ne pas l’être avec cet ordinateur tout équipé (Word, PowerPoint, Encyclopædia Britannica…) qu’ils peuvent emporter chez eux.
Les résultats ne se font pas attendre. Après 18 mois, on note une amélioration de la performance en lecture et en écriture, et une réduction de 26 pour 100 de l’absentéisme. «On a aussi constaté une baisse de 34 pour 100 des problèmes de comportement, dit Steven Weary, directeur de projet à la commission scolaire. Une de nos écoles s’est même classée dans le peloton de tête du palmarès du magazine L’actualité.»
Ronald Canuel est fier que le projet ait pu être financé sans suppression de postes.
«Au bout de cinq ans, parents, élèves, professeurs et commissaires ont voté à une écrasante majorité pour la poursuite de l’expérience.»
Des commissions scolaires montréalaises sont venues étudier son projet sur place. Mais l’aventure a surtout apporté des débouchés inattendus… à l’échelle internationale.
«Notre expertise a éveillé l’intérêt du Cirque du Soleil, dit-il. Aujourd’hui, trois de nos professeurs font travailler sur ordinateur (en temps réel) de jeunes artistes du Cirque à Tokyo.» Il y a également une entente de collaboration avec l’Uruguay.
Et Ronald Canuel a encore d’autres fers au feu. «Ma plus grande satisfaction date du jour où un jeune en difficulté d’apprentissage m’a dit «J’adore l’ordinateur, car je sais que les professeurs vont m’évaluer pour la façon dont je pense, et non pas pour mon écriture». Si l’estime de soi augmente chez ces jeunes, 12,5 millions de dollars, c’est pour moi un formidable investissement!»
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